Parité et féminisation du sport : Au bonheur des dames ?

La femme est l’égale de l’homme, en tous droits. Hélas, le fossé qui sépare l’affirmation de ce principe constitutionnel de son application au quotidien reste énorme. Avec son projet de loi sur l’Égalité réelle entre les femmes et les hommes, dont le volet sur la féminisation du sport adopté ce mardi par l’Assemblée, le gouvernement s’attaque à une drôle de montagne.

« L’ambition est d’engager notre pays sur un chemin sans retour, celui de l’égalité entre les femmes et les hommes sans laquelle il n’est pas de réelle liberté ». Voici la première déclaration de Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement après l’adoption par l’Assemblée Nationale du projet de Loi sur l’égalité réelle ente femmes et hommes ce mardi. Le texte a connu un accueil favorable de la part des députés avec 359 voix pour et seulement 24 contre (174 abstentions). Le Sénat procèdera à une deuxième lecture du texte en mars prochain.

 

Depuis quelques décennies, des progrès plus que notoires ont été accomplis pour réduire les niveaux d’inégalité entre les sexes. Mais toujours tardivement et non sans mal, arrachés par les luttes des femmes. Parmi ceux-ci, entre autres : droit de vote et d’éligibilité (1944), droit à la contraception (1967), à l’IVG et au divorce par consentement mutuel (1975). Insuffisant. Avec son projet de loi sur l’égalité réelle entre femmes et hommes présenté en juillet 2013 et proposé au vote des députés ce mardi 28 janvier, le gouvernement a donc choisi de poursuivre l’assaut contre cette persistante injustice.

 

Le constat de la France en 2014 s’avère implacable. Résumé en quelques chiffres de l’Observatoire des inégalités :

 

25 % de salaire en moins (9 % à poste et expérience équivalents)
3 fois plus de temps partiel subi
1 h 30 de travail domestique journalier supplémentaire
Chômage et pauvreté supérieurs à ceux des hommes
25 % des sièges à l’Assemblée nationale (un tiers au Parlement européen)

 

Etats Généraux du sport féminin en équipe en mai 2013 à Bourges

 

Les sportives sur le banc

 

Et en sport ? Idem. Si la moitié des pratiquants de France se conjuguent au féminin, les femmes ne représentent que 30 % des licenciées et ne récupèrent que… 3 % (!) des 273 millions investis par les 100 meilleurs sponsors… Quant aux instances dirigeantes, à quelque niveau que ce soit, elles ignorent en grande partie ce que femme signifie… Médiatiquement, toutes les caméras ou presque sont tournées vers les garçons. Sur 21 événements sportifs majeurs obligatoirement diffusés en clair en application de la directive européenne « Télévision sans frontière » (voir plus bas), 5 seulement concernent les filles, dont une soumise à condition d’aller en 1/2 finale et finale de Fed Cup… Et le football féminin ? Inconnu au bataillon !

 

Un plan de féminisation très volontariste

 

Le gouvernement passe donc à l’attaque, propulsé par trois meneuses de jeu offensives et aux ministères respectifs très concernés : Valérie Fourneyron (Sport, Jeunesse, Éducation populaire et Vie associative), Najat Vallaud-Belkacem (Droits des femmes et porte-parole) et Aurélie Filipetti (Culture et Communication).

 

Le départ ? Le projet de loi-cadre général sur l’égalité entre femmes et hommes soumise en ce moment même au vote du Parlement.

 

Le but ? Arriver à enclencher un processus dont la deadline est fixée à l’Olympiade 2020. Les moyens ? Un plan de féminisation ventilé autour de cinq axes, dont les deux principaux visent à la parité dans les instances dirigeantes des clubs et des fédérations d’une part, à un rééquilibrage de la représentation féminine sportive dans les médias de l’autre… Étudions-en les détails…

 

 

La parité recherchée dans les instances dirigeantes fédérales

 

Aujourd’hui, le Code du Sport oblige les fédérations sportives à assurer dans leurs sphères dirigeantes une représentation proportionnelle au nombre de licenciées majeures et éligibles. Mais 75 % des fédérations ne respectent pas la règle… Le gouvernement souhaite aller bien plus loin que cette proportionnalité, en imposant la parité du nombre de dirigeants dans toute fédération où les femmes représentent un quart des licenciés. En-dessous de ce taux, les instances dirigeantes devront alors en accueillir 25 %.

 

L’éventualité d’un retrait d’agrément, entraînant une suppression des subventions (37 % du budget du Sport), est brandie comme une menace par Najat Vallaud-Belkacem, puisqu’il leur retirerait de facto le droit d’organiser des compétitions nationales et d’engager des équipes de France. Quand on sait que la FFF fait partie des cancres de la classe avec une seule femme nommée à son Comité exécutif de dix membres (Brigitte Henriques, secrétaire générale), on se met à cauchemarder sur la disparition des L1, D1 et des EdF. La ministre se veut rassurante : « Je n’imagine pas que nous allions jusque-là, c’est un peu comme la menace nucléaire, l’idée est de ne pas en avoir besoin ». Sauf que la dissuasion nucléaire bien comprise sert à la protection, non à la coercition…

 

 

Une « discrimination positive » critiquée

 

Cette loi sur la parité, dont un volet se trouve déjà appliqué depuis 2000 en ce qui concerne les listes de candidats des partis politiques, et dont la noblesse d’intention n’échappe à personne, n’en demeure pas moins très critiquée par ceux et celles qui y voient une « discrimination positive » cachée. Telle la philosophe et féministe Élisabeth Badinter, qui dénonce « le mépris que la loi paritaire affiche pour la notion historique de mérite républicain ». En d’autres termes, la mise en place de dirigeantes en vertu de leur sexe et non pour leur compétence.

 

Vu qu’il n’existe pas de discrimination positive sans discrimination négative, le soupçon récurrent à l’égard des bénéficiaires de cette politique, vite vues comme des « profiteuses », pourrait s’installer en un corollaire très pervers. Certains adversaires du projet craignent l’ouverture d’une vraie boîte de Pandore et la multiplication de revendications de type communautaire engouffrées dans la brèche. D’autres enfin y détectent le maintien des femmes dans leur statut d’infériorité et de victimes. Reste à connaître la nature de la mesure : transitoire ou pérenne, simple étape ou fin en-soi ?

 

Souriez les filles, vous allez être (enfin) filmées !

 

Autre cheval de bataille du gouvernement : la présence du sport féminin à l’écran, aujourd’hui réduite à la portion congrue. Revenons à la directive européenne « Télévision sans frontière » évoquée plus haut. Révisée version française en 2004 et appliquée depuis lors, elle ignore totalement le Football féminin. Les Bleues avaient eu beau disputer leur première Coupe du Monde l’année précédente, la discipline encore ultra confidentielle avait dû céder le pas à ses consœurs du Basket et du Hand, dont les finales des championnats du Monde et d’Europe sont obligatoirement diffusées en clair.

 

 

Le plan de féminisation entend modifier cette TSF en y introduisant un événement mixte supplémentaire (Natation) et surtout trois autres relatifs au Football féminin : finales du Mondial et de l’Euro, ainsi que la Coupe de France. On s’en félicitera, tout en regrettant l’oubli de la finale de la Ligue des Championnes. « Nous voulons que le sport féminin prenne toute sa place sur les chaînes publiques », affirme Aurélie Filipetti, tandis que sa collègue Najat Vallaud-Belkacem souhaite voir « élargir les compétences du CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) pour qu’il vérifie que chacune des télés respecte l’équité dans les images ».

 

Le milieu sportif monte au créneau

 

En juin 2013, un certain nombre d’acteurs et d’actrices majeurs du monde sportif publiaient une tribune dans le JDD et y exprimaient leur colère contre le sort réservé au sport féminin : « Ce mépris est inacceptable. Nous ne resterons pas les bras croisés ». Parmi les signataires, l’EdF féminine de Basket vice-championne d’Europe, Laure Manaudou, Laura Flessel, Christine Arron, Lilian Thuram ou Jean-Michel Aulas. Leurs souhaits recoupaient au mot près le projet gouvernemental. Peu importe qui influence qui, on ose croire en une dynamique intelligente. Les objectifs sont fixés et la tactique en place.

 

La partie peut débuter… Première action du match : les 24 heures du Sport féminin le samedi 1er février, qui verra plusieurs télévisions et radios du service public (Fr2, Fr3, Fr4, Ô, France-Inter, France-Culture) ainsi que certaines privées (Eurosport, beIN Sports) décliner leurs programmes au féminin avec des retransmissions en direct (PSG-MHSC en D1, France-Angleterre en Rugby féminin), des magazines spéciaux ou intégrés, des jeux.

 

Photos : femmes.gouv.fr / Leberry.fr / FFF