« Comme des garçons », ou les yeux (d’aujourd’hui) dans les Bleues (d’hier)

Peu après Mai 68, les Françaises peuvent enfin faire ce qu’elles veulent de leur corps. Tout, sauf jouer au foot. Des femmes et des jeunes filles, éprises de football ou de liberté, doivent se battre pour pratiquer le ballon rond en club, en championnat, en équipe nationale, Comme des garçons. D’où le titre du film de Julien Hallard, qui raconte un peu leur histoire. Un peu seulement, car il s’agit avant tout d’une comédie romantique – et réussie.

 

 

D’après une histoire vraie

Le long-métrage de Julien Hallard s’inspire de l’histoire des Filles de Reims. Dans la vraie vie, le mythique FCF Reims, né en 1968, premier club français à faire jouer des footballeuses selon des méthodes quasi professionnelles, qui s’appellera Stade de Reims (section féminine) dès 1969 et remportera les trois premières éditions du Championnat de France (1974-1977). Dans la vraie vie aussi, l’équipe de France à ossature en partie rémoise, qui remportera avec la Finlande la Coupe du monde de football (féminin) en 1978. Un titre que la Fifa n’a jamais voulu homologuer. C’était une autre époque et ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître marque de son filigrane le film Comme des garçons.

 

Julien Hallard s’est servi de la genèse du club de foot féminin de Reims d’une manière très libre. L’histoire se passe bien à Reims en 1969. Mais le vrai Pierre Geoffroy, journaliste à l’Union de Reims et premier entraîneur – on ne disait pas encore coach – de l’équipe féminine locale est remplacé à l’écran par un certain Paul Coutard (Max Boublil), journaliste au Champenois et play-boy qui s’improvise entraîneur de foot avec la drague des joueuses pour unique but. Sauf que la potacherie initiale (faire jouer une équipe de filles en lever de rideau à la kermesse locale) transformera le freluquet immature et vaniteux en un féministe militant et victorieux, grâce au talent de sa meilleure joueuse, Emmanuelle Bruno (Vanessa Guide), voire plus si affinités.

 

Amour rime avec ballon

L’intrigue pourrait tenir sur un timbre-poste, mais on se retrouve avec une galerie de personnages plus ou moins timbrés prononçant des répliques dignes d’une enveloppe premier jour. Hors métaphore philatélique, on en profite pour suggérer aux plus hautes instances postales françaises d’annoncer la prochaine Coupe du monde en France par un timbre montrant une footballeuse tapant dans le ballon sans édenter le timbre.

 

L’histoire est prévisible, le scénario ne s’embarrasse pas de superflu, le film culmine beaucoup moins haut que Coup de foudre à Notting Hill et Max Boublil – quoique épatant ici – ne possède pas un charme aussi ravageur que celui de Hugh Grant. Quant à la délicieuse Vanessa Guide, elle aurait pu rivaliser avec Julia Roberts si les deux scénaristes avaient donné plus de prépondérance à son rôle. Il n’empêche. Le film de Julien Hallard pétille d’humour et de drôlerie – malgré un relatif abus du comique de répétition – grâce à des dialogues intelligents, cocasses et montés d’une manière astucieuse.

 

Les ombres du passé

Aussi réussi et drôle soit-il, Comme des garçons ne saurait se réduire à une simple comédie romantique. On rit et l’on sourit, on se passionne pour les deux protagonistes, on verse une petite larme avant le générique de fin, on ne regretterait pas d’avoir payé une place de cinéma en n’y voyant qu’une bluette.

 

Malgré les apparences, il ne s’agit pas non plus d’un film de football ou sur le football. Presque rien, dans Comme des garçons, ne rappelle Le Ballon d’or de Cheik Doucouré ou Coup de tête de Jean-Jacques Annaud. Le second film évoque le foot-business et se focalise sur le regretté Patrick Dewaere dans un de ses meilleurs rôles. Le premier film évoque l’irrésistible ascension de Salif Keïta, premier Ballon d’or africain (sans lien avec le musicien homonyme). Ah ! l’inoubliable scène de liesse avec Patrick Dewaere. Ah ! la scène d’anthologie où le jeune Salif réceptionne un ballon aérien sorti du terrain et se met à jongler au haut d’une tribune…

 

Rien de tout cela ne se produit dans le film de Julien Hallard, surtout pour des raisons… financières. Comme des garçons est manifestement un film à petit budget. Un simple constat qui ne préjuge aucunement de la qualité du film, bien au contraire. Hallard a coécrit et tourné son long-métrage comme Georges Perec faisait des omltts sans e dans La Disparition. Le film se passe en 1969, mais pas question de se ruiner en décors et costumes d’époque. D’où un parti pris de tourner en courte focale, avec des plans serrés où le décor devient secondaire, évanescent. Tout juste verra-t-on un pan de rue avec vue sur la tour Eiffel. Le stade de Reims ? Même rempli et vibrant de clameurs, on y distingue à peine plus de spectateurs que de cheveux sur le crâne de Fabien Barthez.

 

Ce choix filmique par défaut se traduit par une limitation volontaire des grands espaces et de l’ingrédient technique du football au strict minimum narratif nécessaire. Les entraînements et les matches ? Tout juste voit-on ici un passement de jambes et un dribble, là un tir au but, ailleurs une vague action de jeu. On s’étonne que Vanessa Guide et les autres actrices aient dû effectuer, avant le tournage, six mois d’entraînement pour quelques scènes sans aucune difficulté footballistique. Une contrainte budgétaire que le réalisateur contourne aussi par l’humour, avec des scènes drôles et parfois surréalistes. Ah ! le match contre les nonnes… Le spectateur en oublie le manque de moyens, puisqu’il regarde avant tout une comédie romantique. Et même beaucoup mieux qu’une simple comédie.

 

On a beau dire, on a Beauvoir

Comme des garçons n’est pas (juste) une histoire d’amour, ni (juste) une histoire de football, ni même (juste) un film historique. Il s’agit avant tout d’un film sur la condition de la femme, sur sa place dans la société, sur la lutte pour l’égalité des droits et sur le regard – très con – que porte l’homme de 1969 sur la femme.

 

Contrainte budgétaire oblige, on ne verra pas de grande manif, mais quelques pancartes et calicots ici ou là, brandis en petit groupe. En 1969, nombre de bien-pensants – des deux sexes ! – jugeaient inconvenant, provocant, dégradant, stupide ou vulgaire de voir des femmes porter maillot et crampons en singeant de mâles manchots sur la pelouse. Julien Hallard excelle dans l’art d’accumuler les anecdotes, là encore grâce à un montage astucieux. Des anecdotes qui, sauf erreur de ma part, sont toutes historiquement exactes. Oui, on a compris que FFF ne signifiait pas – c’est le moins qu’on puisse dire – Fédération française de féminisme. Oui, on a vu des ligues de vertu s’insurger contre ces dépravées qui tripotaient la baballe au lieu de cuisiner le repas du mari et de torcher les moutards. Oui, on a vu des médecins expliquer doctement que le corps de la femme n’est pas fait pour jouer au football. Rien d’étonnant à cela pour qui se souvient que des professionnels de santé, jadis, préconisaient des potions radioactives et déconseillaient un lavage quotidien des dents.

 

Comme des garçons montre les préjugés d’hier avec un regard d’aujourd’hui. Dans deux générations, le petit-fils de Julien Hallard mettra en lumière les préjugés d’aujourd’hui avec le regard de demain. Pour prôner une forme de repentance ? Ce serait alors exiger repentance pour les crimes des générations précédentes auxquels la génération actuelle n’a jamais participé. Le film d’Hallard reste une comédie et le coscénariste-réalisateur envisage les errements de jadis avec un regard amusé, sans faire œuvre de moralisation. On rit souvent.

 

La bande annonce du film

 
 

Un film pour ados (et pour adultes)

L’accumulation de ces « gags » involontaires produit son effet, comme un ruisseau creuse la roche jusqu’à y sculpter des figures même au cœur de la pierre la moins tendre. À mesure que l’on s’intéresse aux victoires de l’équipe féminine et à l’idylle naissante entre qui l’on imagine, les coups de boutoir d’une réalité aujourd’hui (vraiment ?) révolue viennent heurter notre conscience et replacer, par analogie, la situation de la femme de 2018 dans un contexte tout relatif. C’est seulement depuis 1965, soit quatre ans avant le début de Comme des garçons, que les femmes ont le droit d’ouvrir un compte en banque à leur nom et de travailler sans demander l’autorisation du père ou du mari.

 

On ressort de la salle avec l’impression d’un film sentimental gentillet, d’une comédie plutôt enlevée, et surtout d’une formidable charge sociale, fût-elle assenée d’une manière rétrospective et en guise de filigrane plutôt que d’une manière frontale, afin de ne pas alourdir le propos et la légèreté du film.

Bref, un film pour tous les publics. Allez-y avec vos parents et grands-parents, voire mieux encore, avec votre mère ou votre grand-mère. Riez pendant une heure et demie, puis allez boire un verre avec votre maman ou votre mamie – et demandez-lui de raconter.

 

1969 ne fut peut-être pas une année érotique pour les footballeuses, mais ce fut assurément une année héroïque. Cinquante ans plus tard, en 2019, la France organise la Coupe du Monde féminine de football. Espérons que l’on célébrera, l’an prochain, la victoire de 2019… et les victoires de 1969.

 

 

 

Comme des garçons, un film (1 h 30) de Julien Hallard, avec Max Boublil et Vanessa Guide. Sortie le 25 avril 2018.