USA – un début d’année poussif pour les Américaines : les explications

Que ça soit contre la France (3-1), ou contre l’Espagne (1-0), les Américaines déçoivent dans leur tournée européenne, bien qu’elles aient dominé le championnat de qualifications de la CONCACAF. Alors que la Coupe du Monde se profile, qu’arrive-t-il aux championnes du monde ? Tentatives d’explications. 

France – USA, un wake up call, mais rien d’inquiétant ? 

Rio a été un véritable choc pour les Américaines, sorties prématurément de leur course à l’exploit : la Suède met fin à leur rêve aux tirs au but. Cela marque une scission entre la génération 2015, décimée par les départs à la retraite et la nouvelle garde. On a élevé Mallory Pugh au rang d’espoir national, puis Rose Lavelle, puis Tierna Davidson. La vérité est que ces espoirs ne parviennent pas à trouver une véritable régularité. Et il semblerait que le modèle américain s’épuise, si on considère les derniers résultats contre des nations majeures. 

On se souvient des frais titanesques engagés pour le Victory Tour, en 2015, qui s’est achevé en décembre à la Nouvelle-Orléans, coïncidant avec le dernier match de la légende Abby Wambach, aux 184 buts en sélection. D’ailleurs, comme préfigurant le destin mitigé des Stars and Stripes, les Chinoises de Bruno Bini avaient mis un terme à la longue série de victoires sur le sol américain, en défaisant les Yanks 1-0. En voyant les foules réunies et l’implication spectaculaire de l’US Soccer – qui, à l’Américaine, a tout joué dans la décadence -, il y avait de quoi nourrir de l’espoir sur le futur de cette équipe, même si beaucoup de cadres avaient décidé de tirer leur révérence. 

4 ans plus tard, il faut se rendre à l’évidence : la tentative de capitalisation est un échec. Les dernières fréquentations ne sont guère brillantes, et pourtant il s’agissait du tournoi de qualifications de la CONCACAF, qui se tenait au Texas et en Caroline du Nord, alors que l’on connaît la ferveur américaine pour leur équipe – les audiences de la finale de la coupe du Monde 2015 ont été les meilleures de tous les temps pour un événement soccer aux USA, avec une audience de 25,4 millions de personnes scotchées à leur écran -. Rio avait été un premier wake up call, puis les Américaines s’étaient remises au travail, progressivement. 2016 et 2017 ont été des années réellement mitigées pour les Stars and Stripes, avec de grosses victoires contre des équipes mineures et des résultats irréguliers contre leurs collègues qui caracolent en tête du classement FIFA. On mettait cela sur le compte de l’expérimentation de Jill Ellis, la coach américaine, qui a pour habitude de faire évoluer ses joueuses à des positions qui ne leur sont pas familières, attisant l’ire des fans. En 2018, les Américaines retrouvent leur forme et leur sérieux.

Des regrets, mais pas d’inquiétude.

A quelques mois de la coupe du Monde, tomber face à la France au Havre n’est pas quelque chose d’étranger pour les Américaines, puisqu’en 2015, elles échouent leur phase de préparation contre la France de Bergeroo, à Lorient. Elles remportaient dans la foulée l’Algarve Cup puis la coupe du Monde. Pas de quoi avoir peur ? C’est en tout cas ce que souligne Lindsey Horan, l’ancienne joueuse du PSG qui évolue désormais chez les Portland Thorns : « Il y a des regrets, certes. Mais nous ne sommes pas inquiètes. » Jill Ellis confirme, en conférence de presse : « Nous pouvons être déçues, mais nous n’avons pas à être découragées. C’est aussi ainsi que nous avons briefé nos joueuses : nous sommes en pré-saison, mais ce n’est pas une raison de perdre l’objectif des yeux. Certes, ce match était un vrai test pour nous, mais l’examen final se déroulera en juin. Nous allons nous améliorer. Ironiquement, nous nous sommes déjà trouvées dans cette situation. Nous savons que nous avons beaucoup plus de choses à montrer. »

Alors quelles sont les raisons de cet échec ? 

Soyons pragmatiques : les cadres étaient absentes de ce groupe, par précaution ou en récupération de blessures. Ainsi, Megan Rapinoe et Tobin Heath, éléments clés du milieu de terrain américain étaient absentes de la feuille de match. Casey Short et Julie Ertz étaient également préservées, ce qui fait deux joueuses essentielles à la Défense hors du terrain. Ashlyn Harris, qui n’est plus dans les faveurs de Jill Ellis, aurait par ailleurs été peut-être plus solide, ambitieuse et surtout vocale contre les assauts français. 

Sans parler des bourdes à répétition, entre Emily Fox, encore à l’université de Caroline du Nord, en plein baptême du feu à la place de Johnston, ou encore de Tierna Davidson, qui laisse le champ libre à Amel Majri, sans parler non plus de la position questionnable de Crystal Dunn ou encore de l’inefficacité de Morgan Brian, c’est le silence qui est le plus effarant dans cette rencontre. Les Américaines ne parviennent certes pas à se trouver, mais ne vont pas se battre pour se rallier. Naeher reste étrangement muette pendant tout le match et ne parvient pas à asseoir une confiance suffisante pour faire front, ce qui mène au dernier but, une humiliation qui devra rester un moment imprimé dans la mémoire de la gardienne des Red Stars. 

Les cadres tentent de rassurer. On envoie Alex Morgan, Horan et Press en zone mixte, tandis que les autres joueuses, y compris la co-capitaine Becky Sauerbrunn, s’échappent du calvaire et se ruent vers le bus. « Nous sommes venues ici pour jouer mais aussi pour gagner. C’était un challenge pour nous, mais je pense que c’est important de se rendre compte que l’on doit encore grandir. Ce type d’atmosphère s’y prête parfaitement bien. Nous devons garder la tête haute et continuer de travailler », déclare Christen Press en zone mixte. Alex Morgan met aussi cette performance médiocre sur le dos de l’atmosphère, tout en soulignant leur incapacité à tenir 90 minutes aussi intenses. Toutes deux se rejoignent pour dire qu’elles ont encore beaucoup de travail à accomplir.

Deux jours plus tard, elles affrontaient l’Espagne, pour la première fois de l’histoire du programme espagnol. Le roster est, cette fois, plus proche de la liste de la coupe du Monde, avec une colonne vertébrale bien éprouvée, comprenant Sauerbrunn, Ertz, Heath, Rapinoe et le couple Morgan – Pugh à l’avant. Et pourtant, le résultat n’est pas non plus extrêmement probant, avec un 1-0 crédité à Press mais résultant en fait d’un contre son camp d’Irene Paredes. 

Alors, what’s going on, America?

Un changement dans le tableau FIFA

Aujourd’hui, le classement FIFA n’est pas le reflet de la forme actuelle des équipes. Certaines grandes équipes sont en phase de reconstruction, on pense au Japon et à l’Allemagne, ébranlés mais pas vaincu, notamment avec des changements de direction. Des petits poucets viennent provoquer les plus grands et étonner. Ainsi, les habituées de la coupe du Monde Mexicaines et Costariciennes resteront en fait à la maison au profit de la Jamaïque, pour la première fois de son histoire, et ce n’est que pour parler de la zone CONCACAF, mais des schémas similaires se retrouvent partout. 

Il est fini, le temps du soccer avec des joueuses massives à la Wambach pour dominer l’avant et compter un maximum de buts. L’heure de l’affrontement physique s’est effacé au profit d’une discipline plus rapide, plus endurante et surtout plus technique. Les Canadiennes, qui ont le même modèle que l’USWNT, l’ont bien compris et ont relâché les rennes, concernant l’éventuelle évolution de certaines de ses joueuses en Europe. Ainsi, l’impact des jeunes comme Lawrence et Buchanan se voient immédiatement en sélection. On entend aussi beaucoup parler de Rebecca Quinn au Paris FC et Jordyn Huitema au PSG, pour renforcer le contingent canadien dans un milieu challengeant et exigeant. Le football a évolué, le programme américain est à la traîne. En piste principale de ces difficultés trône le sacro-saint système de la NCAA. 

Quand on est Américaine, pour éviter de payer une fac un bras et pouvoir bénéficier d’une éducation d’élite, on va tout miser sur le sport ou l’intellect pour être éligible à des bourses. Ensuite, c’est 4 années de formatage aux exigences de la compétition universitaire. Beaucoup de physique, beaucoup de fitness, mais très peu de finesse. C’est encore une vision, massive, du football d’hier, qui leur donnait un avantage par rapport aux autres programmes. Mais aujourd’hui, la balance bascule. 

Une ligue professionnelle problématique aux USA

Mais la NCAA n’est que le début. Au terme du programme universitaire de la longueur de leur choix, les joueuses s’inscrivent alors à un des événements les plus excitants de l’année, la NWSL Draft, pour une chance d’être sélectionnée par une des équipes évoluant dans le championnat professionnel américain. Lancé en 2013, c’est la ligue domestique qui compte la plus longue longévité. Les deux autres ligues, la WUSA et la WPS, ont fait faillite au bout de quelques années d’exploitation, privant les Américaines d’un réel programme et challenge.

On dit de la NWSL que c’est l’une des ligues les plus challengeantes du monde. Contrairement à la D1F, il n’y a pas que deux équipes qui tiennent le haut du panier, et toute une saison peut basculer en faveur d’une équipe. Tour à tour, on a vu le Seattle Reign FC, puis Portland, puis les Western New York Flash ou encore le FC Kansas City s’arracher le trophée. Les meilleures joueuses du monde y évoluent ou y ont évolué, comme Marta, Henry, Solo ou Sinclair. Sur le papier, c’est une ligue qui, certes, ne paye pas ses joueuses comme en Europe – il y a tout un système financier de Salary Cap absolument inconnu en France qui pourrait tout faire basculer en D1F s’il était instauré -, mais c’est aussi la plus concurrentielle et donc, logiquement, la meilleure façon de se préparer à un tournoi, non ? Christen Press nous l’a d’ailleurs dit : « Nous avons vraiment de la chance d’avoir la NWSL. Sans cette ligue, je n’ai aucune idée d’où en serait notre programme. C’est la meilleure façon pour nous de nous préparer et de faire grandir les joueuses et notre potentiel ». 

Pas si vite. Sur le papier, tout va bien. Mais en réalité, la NWSL est toujours sur la ligne rouge : on l’a vu de nos yeux sur le terrain du Maryland SoccerPlex, où l’on évacue les blessées sur une golfette. Avec ces témoignages de joueuses qui vivent chez des fans ou en colocation parce qu’elles ne gagnent pas de quoi avoir leur propre habitation. Ou, plus inquiétant, de ces franchises qui ferment subitement, sans préavis, à quelques mois du coup d’envoi de la saison. Ainsi, le FC Kansas City, le Western New York Flash et pire, les Boston Breakers, qui font faillite brutalement et n’ont pas encore remboursé la totalité des frais engagés par les fans pour obtenir des tickets saisonniers. 

La descente aux enfers du Sky Blue FC

La palme revient au Sky Blue FC. Nous vous en avions parlé l’année dernière dans ces mêmes lignes. Le club du New Jersey n’a toujours pas redressé la barre. On rappelle que les joueuses – y compris Carli Lloyd, par deux fois lauréate du trophée de la joueuse de l’année FIFA – y évoluent dans des conditions exécrables, sans eau courante (!), vivant dans des taudis où des bâches en plastique font office de fenêtres. On rappelle également que ce club est détenu par ni plus ni moins que le gouverneur du New Jersey, qui se défend de telles allégations. Mais son outrance fait pâle figure face aux commentaires et témoignages des joueuses, notamment celui de Sam Kerr qui a mis le feu aux poudres. Et pour couronner le tout, si jamais il y avait un quelconque doute à ce sujet, au moins deux « draftees » – des joueuses choisies par le Sky Blue FC pour les rejoindre et dont l’équipe dispose théoriquement des droits – ont décidé de refuser de jouer. Si, la plupart du temps, ce type de désaccord se fait plutôt dans les coulisses, Hailie Mace et Julia Ashley – des joueuses plutôt haut placées dans le classement des jeunes espoirs – ont décidé d’être vocales et de se rendre à l’étranger, au Melbourne FC et à Linköpings FC, en Suède, avec des relents de « plutôt crever que de jouer dans ton club ». Pire encore, Ashley avait publiquement demandé au Sky Blue FC de ne pas la drafter, sans quoi elle ne jouerait pas en NWSL. A priori, elle ne plaisantait pas.

Clairement, entre la fuite des talents du Washington Spirit en 2017 – l’équipe et les cadres ont simplement été remplacés à 80% – et les différents scandales du Sky Blue FC, ainsi que les autres dysfonctionnements constatés, dans le manque d’équipement, de salaire, de considération, des joueuses, la NWSL est loin d’être l’American Dream. Rajoutons à cela que la saison régulière débute en mai pour s’achever en septembre, et nous avons un tableau plutôt noir de l’environnement dans lequel évolue les Américaines. Sans oublier le fait que, pendant deux saisons, la ligue a évolué sans commissaire.

Le piège ? La Fédération US travaille main dans la main avec la NWSL. Il est clairement annoncé que pour bénéficier d’une chance d’évoluer en équipe nationale, il est de bon ton de soutenir la NWSL et de rester y jouer, sans lorgner sur un potentiel contrat en Europe, sauf quand on s’appelle Alex Morgan et qu’on promet de revenir à Orlando au plus tôt après la fin de la saison française et de la campagne européenne du club lyonnais – et surtout qu’on a rien à prouver. Il y a donc une rétention des talents sur le territoire national, la clé pour rester prisonnière de la vision so 2015 du football aux USA.

Les raisons de l’échec européen et de la petite forme des Américaines, qui ne préfigure tout de même rien de très bon pour la coupe du Monde – bonne nouvelle pour certains, mauvaise pour d’autres – ne sont certes pas clairs, mais sont la résultante de tous ces éléments. S’il est trop tard pour réellement s’en défaire pour cette édition de la coupe du Monde, il y a encore du travail pour les Américaines, pour faire évoluer leur football et leur culture.


Photos : Flora Dubois et Lisa Durel-Wilcox pour Women’s Soccer France

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