Stéphanie Spielmann développe le football… à Tahiti

A 35 ans, Stéphanie Spielmann a déjà plusieurs vies. Une première dans le monde du judo en Alsace. Une seconde sur les terrains de foot de Vendenheim, et une troisième sur le banc de touche de Tahiti. Sa détermination est une chance pour le football pratiqué par les femmes. Portrait.

Elle a failli ne jamais faire de foot. Car si, du haut de ses six ans, Stéphanie Spielmann savait déjà qu’elle voulait taper dans le ballon, son père, qu’elle accompagnait sur les terrains refuse qu’elle enfile le maillot. Dommage pour la désormais ancienne joueuse de D1 et responsable de développement du football féminin à Tahiti ! « C’est pas un sport de fille », justifiait le père. « Du coup, j’ai fait du judo », raconte l’Alsacienne d’origine. Douée et dotée d’un très bon mental, elle intègre le Pôle France, à Strasbourg, à 14 ans. Jusqu’en Terminale, elle s’épanouit dans le judo et développe des qualités de persévérance qui lui seront utiles toute sa vie.

Mais elle n’oublie pas le foot et joue avec des copains quand elle a le temps. « A 17 ans, une copine m’a proposé de m’inscrire avec elle en club. » C’est comme ça que Stéphanie Spielmann rejoint Vendenheim, l’un des plus grands clubs alsaciens, déjà bien implanté dans le milieu du foot féminin. « J’ai commencé en DH », raconte Stéphanie. En fin de saison, Jocelyne Kuntz, l’entraineure de l’équipe A surnommée « Notre Dame du foot » par les Dernières nouvelles d’Alsace, cherche une fille pour faire le déplacement à Montpellier. « Pour être 15e, aucune fille ne voulait y aller, mais moi avec le judo j’avais l’habitude des longs déplacements. J’ai dit oui », résume Stéphanie. Elle touche du bout du pied le haut niveau… qu’elle atteindra bientôt. Pour les deux derniers matches de la saison, Stéphanie sert de nouveau de joker. Sauf que contre Juvisy, le denier match de la saison, deux filles se blessent à l’échauffement, et la coach laisse donc Stéphanie rentrer vingt minutes avant la fin. « C’était inattendu : officiellement je démarrais le foot depuis six mois et je me retrouve en D1 face à l’une des meilleures équipes de France ! », se remémore la joueuse, en riant.

Factrice le matin, footballeuse le soir

Le FC Vendenheim est relégué, mais avec son mental de judokate, Stéphanie poursuit ses efforts. La saison suivante, elle alterne entre les équipes A et B, entre D2 et DH. Puis les filles terminent championnes de France de D2, et remontent en D1, avec une arrière latérale cette fois complètement intégrée à l’équipe.

En parallèle, Stéphanie arrête ses études au Bac et se fait embaucher à la Poste. « On était beaucoup de joueuses factrices : travail le matin, repos l’après-midi et entraînement le soir », résume-t-elle. Puis la factrice à vélo se découvre une passion pour le coaching. Elle passe ses diplômes CFF initiateur 1, puis 2, puis senior. « Le club m’a embauché en contrat CAE et a pris en charge mon brevet d’état », poursuit-elle. Elle entraîne d’abord les filles en U15, en parallèle de sa dernière saison en D1. Une blessure la contraint à quitter les terrains à 26 ans, mais elle ne regrette pas. « Je me plaisais vraiment dans ce nouveau rôle d’entraineur, et j’ai un tempérament qui fait que quand je fais un truc je le fais à fond, et quand j’arrête, je n’y reviens pas », analyse-telle.

Stéphanie Spielmann devient donc entraîneure a presque plein temps. Car, pour compléter ses heures auprès des jeunes, le FC Vendenheim lui confie aussi la responsabilité de la communication du club. Avec une joueuse, graphiste de métier, elle refont le site et le visuel des maillots, inventent des vidéos de présentation du club… « C’était au moment des premiers contrats télé avec Eurosport et France télévision : j’ai donc participé à des réunions à la Fédération, et rencontré plein de gens ». Elle sympathise notamment avec Jean Besse, le responsable de la communication de Juvisy qui lui demande de lui prêter main forte pour assurer la communication des matches de Ligue des Champions. « Je me suis retrouvée catapultée là, c’était super ! », se remémore la jeune femme. Pour elle, les barrières n’existent pas : elle transforme toutes les propositions en opportunités.

2014, départ à Tahiti sur un coup de tête…

Puis en 2014, changement de vie. Stéphanie Spielmann veut de la nouveauté. Destination Tahiti. « J’y étais allée en vacances en 2009, j’avais adoré ! J’y avais rencontré des footballeuses, mais en suivant leurs actualités j’ai vu que le football féminin avait disparu : c’est le comble, il se développe partout dans le monde, mais là-bas, il disparait ! », regrette la passionnée. Ni une ni deux, elle décide d’en faire son cheval de bataille. « Je suis partie sans prendre un seul contact ni annoncer ma venue ! », sourie-telle aujourd’hui. Avec un but : développer le foot pratiqué par les femmes à Tahiti et en Polynésie.

Après deux jours sur place, elle se rend à la Fédération tahitienne de football, et propose ses services. Reynald Temarii, lui conseille de se tourner vers les clubs. « Il a halluciné que je vienne là : ici, ils ont peu de brevet d’état, et aucune femme. Mais ils ont aussi peur que tu ne partes rapidement, ou que tu tentes de t’imposer en mode colon ! » Trois clubs lui proposent des entretiens et elle rejoint l’ASF Tefana qui pense à elle pour l’équipe senior masculine. « La blonde aux yeux bleus au milieu de 20 Tahitiens… » Elle refuse le poste. « Pas parce que ça me faisait peur : je devais rentrer en France pour le mariage de ma sœur », justifie-elle. Elle hérite donc des U15 garçons.

La saison d’après, on lui confie la section sportive, une marque de confiance. Surtout, elle y coache ses premières filles, deux pépites désormais recrutées en Pôles espoirs à Strasbourg et Tours grâce à leurs compétences, mais aussi à la détermination de Stéphanie. Kiani Wong et Vaihei Samin ont découvert la France, le train, Clairefontaine, le froid… « L’AS Tefana a un partenariat avec le club de Saint-Etienne donc chaque année, certains garçons viennent faire des stages de détections en France, mais pour les filles il n’y avait rien. Les parents m’ont fait confiance et j’ai pu les amener à Clairefontaine. »

A Strasbourg, Kiani est hébergée chez Jocelyne Kuntz, la première qui a tendue la main à Stéphanie. Un clin d’oeil de l’histoire, mais surtout un contact qui rassure les parents, à 22h d’avion de là.

Après avoir placé ses petites pépites en France, Stéphanie quitte l’AS Tefana et rejoint la Fédération à temps plein, comme chargée de développement du football féminin. Désormais, deux championnats féminins existent. 10 équipes jouent en -23 ans (à 8) et 9 en seniors (à 8 également). Une sélection nationale a aussi repris sa place sur les terrains. « Il n’y en avait plus depuis 2011 », rappelle Stéphanie. L’équipe a même joué les qualifications pour la coupe du Monde. Dans le groupe de la Nouvelle-Zélande, aucune chance. « J’ai dit aux filles de jouer quand même : on a perdu 17-1, mais on est la seule équipe à avoir marqué un but contre la Nouvelle-Zélande car on est les seules à ne pas avoir tout fermé : et c’est ma petite Marquisienne, Hei Pua, dont on entendra certainement parler bientôt, qui a marqué. »

Un espoir de la Fifa

Si son équipe ne viendra donc pas en France pour la compétition, Stéphanie elle, assistera à plusieurs matches. Car la jeune coach a été sélectionnée dans le programme de leadership féminin mis en place par la Fifa. 21 femmes du monde entier sont formées, pendant un an, à Zurich ou sur les bords des terrains avec le gratin mondial des sélectionneurs. Son mentor à elle est le sélectionneur de l’équipe belge, Ives Serneels. « Le but est d’emmener des femmes au plus haut niveau, de nous apprendre à faire les bons choix, pour nos équipes mais aussi nos carrières : les hommes changent plus facilement de projet s’ils manquent de soutien ou si les choses n’avancent pas, alors que nous on tente de dépasser les difficultés, au risque parfois de perdre des années pour rien », analyse-t-elle.

Sa progression à elle, ces dernières années, impressionne. Et elle compte bien poursuivre les efforts à Tahiti et en Polynésie.

Peut-être la reverra-t-on un jour, ensuite, sur le banc d’une équipe de D1 en France. A 35 ans, Stéphanie Spielmann a le temps d’apprendre, de vivre les évolutions du foot pratiqué par les femmes, d’élargir ses compétences et son carnet d’adresses. De penser au foot polynésien, et à sa carrière.


Crédits photos : Fédération tahitienne de football, FIFA

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