Shabnam Mobarez : celle qui a dit non.

Shabnam Mobarez est la capitaine de l’équipe d’Afghanistan de football. Son histoire ressemble à celle de nombreuses de ses paires, comme Khalida Popal ou Nadia Nadim. L’exil n’a pas entamé son courage ni sa détermination à faire changer les choses. La dernière en date a un énième goût de scandale. 

Une enfant du désert au Danemark

La guerre fait rage depuis maintenant 17 ans. C’est elle qui pousse à l’exil Shabnam et sa famille. Comme pour certaines de ses camarades qui foulent aujourd’hui le terrain, Shabnam passe son enfance au Danemark. Elle a 8 ans quand elle arrive en Europe. Elle commence à jouer au foot avec des garçons, sous cape, craignant le jugement de ses parents, puis se fait repérer par une équipe pro Danoise. Elle débute le haut niveau sous la bénédiction de ses parents.

On lui propose de porter les couleurs du Danemark, comme Nadia Nadim, mais Shabnam refuse : elle préfère représenter l’Afghanistan. « Nous essayons d’apporter quelque chose de positif et d’inspirant à ce pays. Ces joueuses sont courageuses et m’inspirent à donner le meilleur et être meilleure. Je vis dans un pays où l’on est en sécurité et c’est pour cette raison que je veux travailler encore plus durement. » Elle célèbre sa première cap en 2014 et a hérité du brassard de capitaine en 2016. Evoluant toujours au Danemark cependant, elle coach également des équipes de réfugiés.

En 2018, elle participe à la Jordan Quest, aux côtés de Sandrine et des représentantes de 20 pays différents. L’Afghanistan n’a jamais participé à une Coupe du Monde, mais les efforts se multiplient : la fédération engage des anciennes joueuses Américaines Kelly Lindsey et Haley Carter en tant qu’assistant coach et coach respectivement, et fait revenir Khalida Popal au poste de directrice du programme.

Etre une joueuse de football en Afghanistan : entre le coeur et la raison

Une autre légende Afghane : Khalida Popal

Appartenir à l’équipe nationale d’Afghanistan est extrêmement compliqué. Non seulement les joueuses sont dispersées en Europe, suite à la guerre, mais les spécificités socio-religieuses du pays, ainsi que l’impact du régime Taliban, ont imposé de sévères obligations aux femmes. Ainsi, le port du hijab est obligatoire et de manière générale, il est encore très difficile pour les femmes de s’affirmer à travers le sport, même si l’interdiction a été levée – ainsi Khalida Popal, la figure de proue du football en Afghanistan, a été obligée de fuir son pays devant les menaces de mort -. Alors, les joueuses se rassemblent ailleurs. En Jordanie, par exemple. Se réunir ne serait-ce que trois fois par an est compliqué pour l’équipe Afghane. 

Il est d’autant plus difficile d’accrocher l’attention des sponsors. Parce que l’équipe est encore très jeune – elle a été fondée en 2007 et ne comptait alors que des écolières de Kaboul -. Parce que le climat est extrêmement compliqué. Ainsi, il a fallu l’effort de Popal pour obtenir le soutien d’Hummel, équipementier Danois, qui depuis 2010 soutient financièrement l’équipe, tout en leur offrant des innovations technologiques qui rendent le football pratiqué par les femmes plus accessible en Afghanistan : ainsi, un kit est spécialement développé avec un hijab intégré.

Tout devrait aller au mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que ce n’est pas le cas.

AFF, FIFA, abus, enquête

L’affaire fait grand bruit : Kelly Lindsey, Haley Carter, Khalida Popal et notre héroïne Shabnam Mobarez, portent aux yeux de la FIFA et du monde, une affaire sordide. Hummel, le sponsor majeur de l’équipe, a décidé de dénoncer son contrat avec l’AFF, la fédération Afghane. Le motif ? « On a porté à la connaissance d’Hummel de fortes allégations de sévères abus mentaux, physiques, sexuels et des violations de l’égalité des droits, à l’encontre de joueuses de la part d’officiels masculins de l’AFF. » Coup de tonnerre. 

Evidemment, la fédération Afghane nie toute accusation en ajoutant qu’il y avait une tolérance zéro pour de tels comportements dans le règlement de l’AFF. La FIFA manoeuvre depuis mars dans l’ombre, puisqu’il ne s’agit plus seulement de football, mais de questions sociétales avec des enjeux qui dépassent les terrains. Il y a bien ici un véritable danger, et il faut protéger les victimes et les témoins. « Les sujets sérieux mentionnés sont en train d’être analysés par la FIFA. Comme certains aspects de ces accusations impliquent des sujets sensibles lié à la protection des personnes impliquées, nous avons requis l’assistance de partis impliqués qui ont offert leur aide et leur soutien à la FIFA », lit-on dans un communiqué.

La difficulté est de pouvoir communiquer entre les joueuses qui sont au pays et celles qui sont en-dehors, comme Popal. Les joueuses qui sont hors-sol ont un plus grand poids et une plus grande marge de manoeuvre, tandis que celles qui restent mettent leur vie en danger avec de telles allégations.

D’après Popal, deux hommes se sont présentés pendant le camp Jordanien, en Février, comme étant le président du football féminin et l’assistant coach. Ils ont harcelé et violenté les joueuses, en particulier celles qui étaient en Afghanistan, puisqu’elles ne pouvaient pas répondre. Il y a aussi des accusations de violences sexuelles et des menaces / chantages exercés sur les joueuses, en leur promettant de les payer 100£ si elles disaient oui à tout… Les joueuses se plaignent, Popal appelle le président de la fédération qui lui promet que des mesures seront prises, en échange de leur silence. 

Les joueuses menacent de saisir les médias et le président de la fédération aurait en échange étiquetté les plus « menaçantes » de lesbiennes, les poussant ainsi au rang de paria et invisibilisant leur parole, puisque les personnes LGBTQA ne sont pas considérées comme des citoyens en Afghanistan. Tout est en fait paré : si les joueuses se plaignent, la fédération fait en sorte de les expulser de l’équipe, pour faire en sorte que l’opinion croit qu’il ne s’agit que d’amertume et d’égo. Ce que Popal découvre en investiguant plus profondément la question est choquant. Lindsey tente d’en parler à l’AFC, qui refuse de prendre position, puisque l’Afghanistan n’est pas une association membre et qu’il faudrait – IRONIE ULTIME – que le président vienne évoquer le problème auprès de l’Association. 

Shabnam Mobarez : le sens du sacrifice

Pendant ce temps, Shabnam n’est pas appelée en équipe nationale pour le tournoi de la CAFA. La jeune capitaine aurait-elle fauté ? Elle se joint aux voix de Popal et Carter pour dénoncer la situation en Afghanistan. En cause, le terrible contrat qu’elle et 9 autres joueuses ont refusé de signer, les poussant ainsi à la porte. Mobarez en a transmis une copie au Telegraph Sport, et ce n’est pas très joli.

Clairement, le contrat n’est qu’une série d’interdiction et de contraintes, obligeant les joueuses au silence. Aucune plainte n’est recevable ou autorisée, aucun conflit n’aura lieu sans sanction immédiate des joueuses incriminées. Elles peuvent aussi faire une croix et sur leur paye, et sur leur liberté : le contrat implique qu’elles ne peuvent chercher de sponsors en dehors de ceux autorisés par l’AFF et qu’il n’y aurait aucune forme d’indemnités pour les joueuses. En cas de conflit, d’ailleurs, comme il n’y aurait aucune assistance offerte, les joueuses seraient virtuellement toujours en tort.

Sur des screenshots postés par Shabnam Mobarez sur Facebook, on peut lire que le port du hijab est obligatoire, que les femmes devront adopter un style de vie sain, autant sur le terrain que dans leur vie privée, pour ne pas mettre en péril la réputation de l’équipe (on peut donc dire adieu à toute forme d’homosexualité etc, puisque ce n’est pas considéré comme sain), que toute demande et participation à des interviews seront supervisées par des responsable de l’AFF, qu’aucun secret de quelque sorte ne pourra être divulgué concernant l’équipe et son fonctionnement, etc, etc. 

Situation intenable pour Shabnam, qui décide de rendre l’affaire publique en osant publier des détails sur Twitter. Cette insulte aux droits les plus fondamentaux et à la liberté des joueuses ne devait pas rester impunie. « Nous avons choisi de ne pas signer parce que cela nous limitait en tant qu’athlètes et en tant qu’êtres humains », souligne Mobarez dans une interview chez nos confrères de The Equalizer. « Ce n’est pas une question pour moi de porter ou non le hijab, à mes débuts, je le portais sans problème. Le problème c’est que ce contrat me retire ma liberté d’avancer. Ma liberté d’expression. Cela m’empêche d’aller chercher des sponsors en dehors de l’AFF. Je pense que la question de la religion est un choix personnel. Si quelqu’un veut porter le hijab, je n’ai aucun problème avec cela. Si quelqu’un n’en a pas envie, cela les regarde. Je ne pense pas que c’est quelque chose qui devrait être forcé ou imposé. » 

Lorsqu’elle reçoit le contrat, Shabnam Mobarez sait que son rôle de capitaine sera déterminant et sait que ses joueuses l’appelleront pour connaître son avis et prendre leur disposition. C’est aussi ça le rôle de capitaine. Et effectivement, on l’appelle. « Je leur ai dit que ce n’était pas quelque chose que je signerais. Que ce n’est pas ce pour quoi je me bats. Ce n’est pas le but de cette équipe de signer quelque chose d’aussi contraignant. » Les questions fusent aussi vers l’AFF, qui laisse lettre morte.

« Mon plus grand rêve depuis que j’ai commencé à jouer au football est de représenter mon pays. Ce contrat brise ce rêve. Mais si cela signifie le sacrifice de ce rêve pour que les générations futures aient de meilleures opportunités, alors je l’accepte. » Shabnam Mobarez, Lindsey et Carter, ont été virées de leur équipe, certes. Mais elles ne baissent pas les bras. 


Crédit images : Girl Power, Twitter/Instagram Shabnam Mobarez

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