Philippe Dheu, le prof qui croit que le sport peut changer les choses

Professeur d’éducation physique et sportive (EPS) dans un collège-lycée d’Aulnay-sous-Bois, Philippe Dheu utilise sa discipline pour faire passer des messages de respect, d’égalité, et d’espoir. Son objectif : que ses élèves osent rêver plus loin.

Prof de sport, il anime bien sûr des cours de sport. Mais pas que. Pour Philippe Dheu, l’ensemble des enseignants a un rôle à jouer dans le développement des jeunes et leur ouverture d’esprit. Y compris les profs de sport, pourtant pas toujours les plus considérés au sein des établissements. Qu’importe les on dit, Philippe Dheu avance.

Depuis ses débuts d’enseignant, à Saint-Dizier en Haute-Marne puis à Bobigny et Aulnay, en Seine-Saint-Denis, il utilise le sport comme outil d’éducation à la citoyenneté. « Les premières années, je me suis appliqué à être un bon prof de sport, puis j’ai voulu aller plus loin », résume-t-il. « Je me suis vite rendu compte que l’essentiel se passe sur des projets grâce auxquels on peut emmener les élèves vers d’autres perspectives ». Il n’en manque pas.

Du sport-santé au sport-citoyenneté

Il commence par occuper ses mercredis après-midi en s’investissant dans l’UNSS. Un bon moyen de rencontrer des gens et d’emmener ses élèves sur des causes importantes. Educateur sportif santé pour des coureurs diabétiques et personne référente pour les médecins qui prescrivent du sport santé par ailleurs, Philippe Dheu mobilise par exemple ses élèves sur le projet Défit.

Imaginé au niveau national par la fédération UNSS, le défit est une course solidaire, en binôme : un élève sportif emmène dans sa foulée un copain moins sportif, ou en situation de handicap, ou d’obésité… « Nous l’avons mis en place en Seine-Saint-Denis depuis deux ans », raconte le prof, qui a emmené trois jeunes lycéennes jusqu’à Charlotte, aux Etats-Unis. « Le basketteur Nicolas Batum, qui joue là-bas, en NBA, a voulu exporter la course : nous sommes allés le rencontrer. C’était une expérience extraordinaire pour les trois jeunes filles qui ont pu participer », se souvient le prof pourtant pas du tout soutenu par sa direction d’établissement sur ce projet.

Le programme du mercredi après-midi a donc largement débordé… sur les autres jours de semaine et les soirs et week-end. Le passionné ne compte pas ses heures. Son épouse, assistante sociale, est conciliante. Car en plus du temps, passé bénévolement à imaginer des cours différents, organiser des projets, mobiliser des partenaires, expliquer aux élèves… Il pourrait en parler sans s’arrêter !

Très investi dans le sport-santé, Philippe Dheu est ensuite arrivé naturellement sur le terrain du sport-citoyenneté. « Le sport, ce n’est pas que gagner ou se dépenser. En Seine-Saint-Denis, et pas que, il y a beaucoup de culture où la place de la femme, notamment dans le sport, est très stéréotypée, je pense que c’est un sujet à aborder avec les jeunes », défend-il.

Le prof raconte ses premiers cours de septembre. « Quand je leur demande ce qu’ils font comme sport, les garçons répondent tous les mêmes, et les filles pareil », remarque-t-il. « Pourquoi les filles ne font pas de foot ou de boxe ? Elles me répondent que leur mère ne voudraient pas ! Que ça se fait pas ! » A l’inverse il répète que les garçons ne sont pas obligé d’être des cracks du foot… car les stéréotypes rendent la vie dure dans les deux sens.

Alors il raconte, toujours dans un grand sourire, les cours suivants. Les exercices non-mixés d’abord quand garçons et filles ont du mal à se mélanger. Puis les matchs mixtes, et les changements que ça projette en classe. « L’an dernier dans la classe où j’étais prof principal je leur ai proposé un plan de classe par binôme-mixte… Qu’est ce que j’avais pas dit ! » Finalement, les élèves y reviennent en février d’eux-mêmes. « Le but est de les faire réfléchir par eux-mêmes, à leur rythme sur ce qu’ils ont appris, entendu, vu chez eux ou dans la société, et de les amener à savoir ce dont eux ont envie pour leur vie. »

« Le sport n’a pas de zizi »

Depuis l’an dernier, la classe dont il est prof principal est labellisée Classe olympique. Encore un projet qu’il va utiliser pour faire tomber les barrières. Il leur raconte que le premier marathon féminin aux JO n’a été ouvert qu’en 1984, que la boxe féminine a intégré la compétition internationale en 2012… « Ils me disent que c’est tard ! », mais n’imaginent pas que le changement peut se faire à leur niveau. « J’utilise beaucoup l’histoire, la géographie, les dates des JO, les grands athlètes et leur contexte dans mes cours », reprend le prof. « Je leur dit que le sport n’a pas de zizi » : évidemment la phrase fait son petit effet à chaque fois, mais les élèves la gardent en mémoire.

Au quotidien, Philippe Dheu s’applique à intégrer des garçons et des filles, dans chacun de ses projets, de ses sorties. « Ces élèves de Seine-Saint-Denis sont des jeunes qui n’ont pas beaucoup d’opportunités pour quitter leur territoire. Quand je les ai emmené à l’Unesco, pour une conférence, ils ne se sont pas senti à leur place au milieu de tous les invités en costume-cravate. Je leur ai dit que si, leur place est partout, à condition de se la créer ! » Les jeunes ne se le permettent pas mais Philippe Dheu y croit dur comme fer : le rôle des professeurs de l’Education nationale est de les y amener.

« Ma première coach était une femme, ça me paraissait normal ! »

Il ne saurait pas dire ce qu’il l’a amené, lui, le natif de Champagne-Ardenne à cet engagement. Footballeur depuis toujours, il a commencé au club de Montier-en-Der, entraîné par une femme, Hélène Roussel. « Je n’y faisais pas attention à l’époque, pour moi c’était normal, c’est une femme très douée, qui s’y connait parfaitement, et est très engagée : c’est elle qui m’a tout appris ».

Sur le terrain, il affronte aussi Marinette Pichon, qui joue dans l’équipe de Brienne-le-Château, un des adversaires du championnat. Quand il décide de devenir prof de sport ensuite, faute de pouvoir rejoindre le centre de formation d’Auxerre qui lui fait pourtant des appels du pied, son entourage le trouve décevant, l’encourage à « faire mieux », « viser plus haut ». « Mais pour moi, prof a un sens : je ne vais pas à l’usine. Ce que je veux c’est être utile, que les jeunes que je rencontre se disent j’ai appris quelque chose, et eux m’apprennent beaucoup aussi d’ailleurs ! Je veux leur donner confiance en eux, leur permettre d’avoir un rôle dans un projet je crois qu’on peut utiliser toutes les matières pour ça, le sport comme les autres. »

Après quelques minutes de réflexion, il reconnaît que la naissance de sa fille, il y a cinq ans a aussi été comme un déclic: « je veux qu’elle vive dans un monde égalitaire, qu’elle puisse faire du foot (même si sa première expérience, avec un coach qui ne souhaitait la faire entrer sur le terrain qu’en cas de victoire assurée a été un échec) », raconte le jeune papa. « Je viens d’une famille où ces thèmes-là n’étaient pas évidents. Mais on n’est pas obligé de reproduire ce qu’on a vécu: c’est le message que je tente de faire passer aux jeunes ».

 


Crédits photos Philippe Dheu

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