Meurtre de Marbella Ibarra, pionnière Mexicaine du football pratiqué par les femmes.

Marbella Ibarra, qui s’est battue toute sa vie pour promouvoir la discipline et a largement participé à la création d’une ligue professionnelle au Mexique, a été retrouvée assassinée un mois après sa disparition. 

Le titre est violent, certes. Il n’en est que d’autant plus réel. Non, on ne l’a pas retrouvée morte. Retrouver quelqu’un mort, c’est un accident, un lissage inconscient du langage pour adoucir l’horreur de la situation et je ne parle même pas de féminisme washing. La vérité, c’est que Marbella Ibarra a été assassinée sauvagement, rouée de coups après avoir été kidnappée. Et c’est dans la mort que les médias internationaux s’intéressent à la Mexicaine – ironie du sort, c’est aussi mon cas. Alors, même si je suis en retard et que je n’ai pas d’excuse, il est de notre devoir de regarder bien en face ce que cet assassinat veut dire, sans en faire des tonnes mais sans chercher une pirouette linguistique pour effacer toute cette horreur et se dérober à la réalité. 

Le Mexique, ses cartels et son sillage sanglant

Tout d’abord, la conjecture est complexe. Certes, le Mexique, comme beaucoup de pays d’Amérique du Sud, ne parvient pas à s’en sortir entre les autorités locales et les cartels de la drogue, qui règlent dans les rues leurs différends avec la justice des hommes. Celle qui fait parler les armes et qui laisse un sillage sanglant de vengeance et de mort, un cycle sans fin contre lequel les gouvernements semblent bien impuissants. En 10 ans de guerre déclarée contre la drogue, rien n’a changé si ce n’est que les narcotrafiquants sont de plus en plus puissants, nourris par les demandes des Etats-Unis en matière de drogues dures et synthétiques. De l’aveu même de la DEA, l’autorité fédérale Américaine en place pour lutter contre les trafics de stupéfiants, « il n’y a aucun groupe qui puisse concurrencer les organisations criminelles mexicaines. ». Le Mexique est tellement dopé que même la Colombie est à la rue, avec un recul d’exportation de la drogue significatif, puisque la majorité de l’héroïne saisie par les autorités provient du Mexique. Alors, on y meurt en masse, on meurt par milliers – plus de 23 000 personnes ont été tuées, seulement pour l’année 2017 -. Et on disparait aussi beaucoup, à raison de 26 121 personnes sous le mandat du président M. Felipe Caldérón. Donc, en six ans.

Voici déjà un petit état des lieux avec les affrontements quotidiens entre l’armée, la police et les trafiquants. Entre les belligérants, les civils trinquent, comme dans tous les conflits, comme dans toutes les guerres. 

Mais comme on dit dans la pub : et c’est pas fini !

Une pandémie de la violence contre les femmes

Pandémie : (nf) se dit d’une épidémie qui concerne une large zone géographique. C’est évidemment un terme qui nous est familier, notamment avec la pandémie du VIH qui fait rage depuis 1981 (qui fait rage aux yeux des autorités sanitaires publiques*). Ou encore la Peste Bubonique. Ou le choléra. Bref. Une pandémie, c’est un terme habituellement utilisé pour définir les ravages d’une maladie qui décime une population. 

Il est ainsi beaucoup plus rare de voir ce terme employé pour des violences faites par les hommes contre des hommes. Sauf au Mexique, où on parle d’une véritable pandémie quand il s’agit de désigner les féminicides et les violences sexistes. Le viol, les punitions corporelles, les agressions, assauts et autres font partie de la normalité de cette société patriarcale et la plupart des personnes agressées ne portent pas plainte. Parce que cela relève du privé, parce que cela est tabou, il n’y a qu’une femme sur 10 victime de violences qui ose porter plainte. 6 femmes sont tuées, par jour, au Mexique. Face aux disparues et aux mortes qui s’entassent, anonymes, chaque jour, ce n’est que l’impuissance des actions gouvernementales et des autorités locales – tant et si bien qu’Heineken a lancé une campagne de publicité au Mexique contre les violences domestiques, sans trop de succès.

Alors, quelles sont les raisons de cette exécution sommaire ? Marbella a-t-elle été lâchement assassinée parce qu’elle était une femme, parce qu’elle était au milieu d’une rixe, parce qu’elle n’a pas eu de chance ? Ou peut-être parce que c’est une femme qui dérange. 

Marbella Ibarra, héroïne tragique à l’héritage fragile

Parce que Marbella Ibarra a passé sa vie à défendre la pratique féminine du football. Depuis ses débuts à l’université autonome de Baja California, Ibarra s’est donné comme objectif l’élévation des femmes dans le panorama sportif du Mexique, en particulier dans le football, où elle brille en tant qu’attaquante. Et si la nouvelle de son assassinat a bouleversé ce monde, c’est parce que beaucoup de joueuses lui doivent de pouvoir évoluer professionnellement au Mexique.

Le football, pour Marbella, c’est une arme de taille pour combattre les violences, pour s’en échapper, au moins pour 90 minutes. La Mexicaine n’a jamais été pro elle-même et elle s’est battue pour réunir les fonds nécessaires pour lancer sa propre équipe. Ibarra travaillait au bureau du procureur de Tijuana. Les femmes qu’elle recrute de son équipe viennent de la rue. Elles viennent de la taule, des abus, des trafics. Et elles brillent à travers le football. Elles se rendent compte qu’elles valent mieux que cela. Qu’elles peuvent développer leurs compétences et, peut-être, après beaucoup d’efforts, elles pourront gagner leur vie et s’émanciper à travers le sport. Ibarra fonde alors le pendant féminin de Xolos de Tijuana, les Los Xolos. 

Problème : il n’existe pas, en 2014, une infrastructure capable d’accueillir une ligue féminine au Mexique. Les Los Xolos se tournent alors vers la Women’s Professional Soccer, WPS, la ligue avant la NWSL, aux USA. Elles y joueront jusqu’à ce que la ligue tombe, faute de moyens. Mais la rivalité entre le Mexique et les USA encourage Ibarra à persister. Et trois ans plus tard, la consécration : la ligue féminine Mexicaine est fondée, la Liga MX Feminil. Après deux saisons, la ligue compte déjà 18 équipes. 

Après ce succès, Marbella retourne à ses premières amours : elle va chercher le talent, les pépites, les filles qui savent jouer avec l’initiative Ellas Juegan, « elles jouent ». Ces jeunes filles sans ressource, elle les tire de la rue pour les proposer aux équipes de la Liga MX Feminil. 

Alors, quand la nouvelle de son meurtre parvient aux oreilles du monde du football, nombreuses sont les joueuses qui s’émeuvent de cette perte considérable. Une grande femme nous a été arrachée, peu importe les conclusions de l’enquête, puisque les autorités pensent que le meurtre n’a pas de lien direct avec son activité. 

Merci, Marbella Ibarra. 


Crédit photo : Marcaclaro, Getty Images, Mexsport

Laisser un commentaire