Marinette Pichon et Lilian Thuram, unis pour un même football

C’est un geste fort pour la planète du football féminin hexagonal. Deux des plus grands noms de l’histoire du football français unis sous la même bannière pour la promotion du football féminin. Marinette Pichon, meilleure buteuse de l’histoire des Bleues (81 buts), première star française de la discipline. Lilian Thuram, champion du monde 1998, champion d’Europe 2000 et recordman des sélections en équipe de France masculine (142).
Tous deux ont accepté de livrer leur regard sur le football, qu’ils défendent à travers l’exposition « Mêmes Rêves de foot ».

 

 

 

Quel est le principal critère d’égalité homme-femme dans le foot ?

 

Lilian Thuram : Tout simplement parce qu’il n’y en a pas dans la société. Je n’ai forcément besoin de regarder le football. Les inégalités qui peuvent exister entre le football féminin et le football masculin sont le reflet de celles que nous avons dans notre société. C’est également lié à l’histoire. Depuis des siècles, on a fait des hiérarchies entre les hommes et les femmes, et ça existe encore aujourd’hui. Le foot est encore vu comme un sport masculin ; tant que les publicitaires ne s’empareront pas du foot féminin, les choses resteront ainsi. Il y a aussi des divergences selon les pays. C’est très développé en Allemagne, il faut s’en inspirer et essayer de promouvoir le foot féminin comme le fait d’ailleurs la fédération, qui met l’accent là-dessus depuis quelques années.

 

Marinette Pichon : Il n’y a pas d’égalité sur le financement, sur les infrastructures, les moyens mis en place, le développement, la médiatisation. Ce sont les premières choses qui me viennent à l’esprit. Voilà… Mais pourtant les résultats sont là ces derniers temps.

Pourquoi avoir accepté de participer à ce projet « Mêmes Rêves de foot » ?

 

LT : Tout d’abord, c’est une demande qui m’a été faite et puis je trouve que c’est une très très bonne initiative de marier les joueuses et les joueurs. On a trop tendance à séparer le football féminin et le football masculin. C’est une bonne chose de rappeler à travers cette exposition photo que le football n’est pas seulement pour les hommes.

 

MP : C’est un projet qui me correspond dans tous les sens du terme. La défense des valeurs, l’expression de tout ce qui est pour la femme et ses droits. Ça me branchait vraiment de le faire.

 

Qu’attendez-vous de cette exposition, notamment concernant le regard des hommes sur le foot ?

 

LT : Ce n’est pas seulement des hommes qu’il s’agit. Il y aussi le regard des femmes. Il y a des femmes qui ne pensent le football qu’au masculin. Il faut simplement qu’il y ait une prise de conscience. C’est toujours ce que l’on recherche à travers ce type de projet. Cela doit permettre de changer la façon de voir les choses. Il peut y avoir un parent qui voit ça et met sa fille au foot plus facilement ; le fait qu’il y ait plus de diffusions peut aussi pousser les gens à regarder plus facilement.

 

MP : J’attends qu’il évolue. Il faut simplement essayer de le modifier un petit peu, qu’il change, mais dans une direction positive.

 

Selon vous, quelles personnes seront principalement touchées par ces photos ?

 

LT : L’idée est évidemment de toucher tout le monde. Selon moi, c’est juste pour interpeller tout un chacun sur le regard qu’on porte sur le football. Se dire « tiens, il y a un joueur homme très connu avec une joueuse femme peut-être moins connue, qui est-elle ? ». On va s’intéresser. L’idée est de mettre une réflexion en route sur la pratique du football.

 

MP : Les jeunes ! Les adultes un peu moins. À mon sens, ce sera surtout ceux qui sont dans l’adolescence et qui vont vers l’ « adulescence ». Après, il y a les adultes qui auront un regard plus critique, avec la volonté d’un débat. Je pense que les jeunes peuvent être une cible intéressante, ce sont les voix de demain.

 

Lilian, en 2012, vous avez préfacé le livre « Football féminin, la femme est l’avenir de l’homme ». Quel était votre message ?

 

LT : C’est assez simple. Je crois que le sport a toujours été en avance sur la société, un lieu où l’on peut prendre des messages forts. On se dit : si c’est possible dans le sport, pourquoi pas dans la société ? Il y a l’exemple de 1998, lorsque nous avons remporté la Coupe du monde. Tout à coup, vous avez un regard différent sur la société française parce que l’équipe était « multi-couleurs ». Porter un regard sur le foot féminin, sur son histoire, c’est important. Plus il sera mis en avant, plus il y aura d’égalité dans la société, c’est ce pont qu’il faut construire. Le sport, et surtout le football, peut nous permettre d’avoir un regard plus égalitaire.

 

Marinette, vous sentez-vous investie d’une mission dans ce combat du foot féminin ?

 

MP : Pas forcément, mais j’ai envie de batailler pour notre cause, pour le football, pour que ça continue à évoluer comme c’est le cas aujourd’hui. Les efforts fédéraux vont dans ce sens, la pratique aussi, tout comme la médiatisation qui également s’améliore de plus en plus. Oui, j’ai envie de faire partie de ce militantisme.

 

Lilian, quel élément vous a conduit a apporter votre soutien à ce football féminin ?

 

LT : Tout d’abord, quand j’étais en équipe de France, il y avait une section féminine à Clairefontaine, donc je les côtoyais. J’ai notamment rencontré Laura Georges qui est une très grande amie, une personne que j’aime beaucoup. Elle était jeune, donc elle venait me voir, me posait des questions sur le placement, etc. C’est par ce biais-là que je me suis vraiment beaucoup intéressé au foot féminin.

 

Marinette, quel est votre regard sur le foot des hommes justement ?

 

MP : Parfois je suis assez critique. Tant de choses mises en place pour eux et peu de retour au final… Je suis critique, mais malgré tout supportrice dans l’âme. C’est vrai qu’on les met dans des conditions idéales, mais il n’y a pas toujours les comportements adaptés derrière ça. Après, ça reste un beau football, avec de la folie, de belles équipes, notamment celle de Paris en ce moment. Ça reste un football très intéressant.

 

Lilian, vous êtes connu comme un combattant pour l’égalité. Pourquoi cette cause-là vous tient-elle à cœur ?

 

LT : Je pense que lorsque vous vous intéressez au racisme, au sexisme, à l’homophobie, il y a avant tout des schémas d’inégalité. Pour le racisme, c’est selon la couleur de peau, par exemple. Le sexisme est la même chose. C’est tout à fait naturel d’aborder ces différents sujets quand on s’intéresse à l’un d’eux. On a tendance à les séparer, mais ils sont liés.

 

Quel serait l’événement le plus fort pour sensibiliser le maximum de personnes au foot féminin ?

 

LT : Le plus important serait que l’équipe de France féminine remporte une Coupe du monde ou un Championnat d’Europe. Pour pouvoir développer votre sport, vous avez besoin de faire rêver les plus jeunes ; c’est en ayant le plus grand nombre de licenciées qu’il y aura un plus fort engouement. Et pour cela, comme en 1998, il faut une équipe nationale très très performante. L’aura serait beaucoup plus grande avec des victoires comme ça, c’est une évidence. Il faut donc aussi mettre l’accent sur la formation des joueuses, pour permettre d’arriver à un certain niveau de performance.

 

MP : Ce serait de faire un coup dans une grande compétition, gagner un titre. La Coupe du monde au Canada par exemple. Je n’ai pas la certitude que ça décollerait après ça, en revanche. C’est vrai qu’on a cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, de toujours devoir prouver plus. Mais je pense que si l’on fait comme le basket féminin au JO en ramenant une médaille et qu’on continue à persévérer dans ce sens, ça sourira.

 

A quel moment atteindra-t-on l’égalité dans le football, selon vous ?

 

LT : Je pense qu’elle sera atteinte lorsque les droits TV seront au même niveau des deux côtés. Là, on aurait un critère intéressant. Le football génère un business, donc le football féminin arrivera à égalité totale lorsqu’il générera autant de revenus.

 

MP : Pour le moment, ce n’est pas réalisable, tout simplement parce qu’il y a trop d’argent chez les hommes. Et ça génère trop d’argent. Quand on voit l’envergure de leurs stars par rapport aux nôtres. Quand on arrivera à attirer des joueuses de renommée internationale, allemandes, américaines etc. Encore plus qu’aujourd’hui. Il y a bien Paris, mais ce n’est qu’une équipe, ce n’est pas représentatif de l’ensemble du championnat, les budgets ne sont pas les mêmes. Avec une certaine équité, je pense qu’on arrivera à rivaliser. Mais ça prendra des décennies, c’est sûr. Si un jour on y arrive…

 

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