L’homosexualité dans le football, un tabou – 1ère partie

Footballeur et homo, au cœur du tabou est le titre du film de Yoann Lemaire présenté au Festival Foot d’Elles. L’objectif est simple : faire bouger les lignes pour que les choses avancent. Celui qui s’est fait virer par son club en raison de son homosexualité se confie à Foot d’Elles, la veille de la diffusion de son film à Lyon (au ciné-café Aquarium, à 20h45) en présence de Nicole Abar et Philippe Liotard. 1ère partie de l’entretien.

FE : Bonjour Yoann, vous êtes le président de l’association Foot ensemble, qui lutte contre toutes les formes de discrimination dans le monde du football et coauteur de Footballeur et homo, au cœur du tabou, qui sera projeté pendant notre Festival. Est-ce que vous pouvez nous retracer l’histoire de votre engagement ?

Yoann Lemaire : Pendant des années, les journalistes et les institutions du foot disaient que j’étais le seul footballeur homo à avoir fait son coming-out publiquement. Cela m’a valu quelques difficultés puisque mon club m’a viré en 2010 à cause de ça. Evidemment, par la force des choses, je me suis engagé dans la lutte contre l’homophobie dans le sport et surtout dans le football, puisque je pratique ce sport depuis des années. J’ai été victime d’actes homophobes, par mes propres coéquipiers ou des adversaires, et donc je me suis retrouvé, un peu sans le vouloir, parti pour une lutte contre toutes les discriminations. Je me suis rendu compte que ça n’évoluait quasiment pas dans le milieu du sport. Parler d’homosexualité, c’est ce qu’il y a de plus « bas de gamme » dans le milieu du sport et surtout dans le foot. C’est-à-dire que, dans le racisme, on est tous d’accord. Si on entend dans le vestiaire « sale arabe » ou « sale négro », évidemment, il y aura directement des réactions, parfois virulentes. Le sport ici est en avance sur la question du racisme par rapport à la société, même si ça existe toujours. L’homophobie, c’est tout l’inverse. Tout le monde méprise ça. L’homosexuel dans un vestiaire, ça fait rire, ça dégoute, ça fait peur les gens. Moi j’ai simplement voulu ouvrir les débats, en parler, briser le tabou et amener des actions dont le film, qui vient d’être envoyé dans tous les centres de formation de Ligue 1 et Ligue 2. L’idée c’est de dire que ça existe, de dédramatiser l’homosexualité, et de dire qu’il ne se passera rien. On peut très bien avoir un coéquipier homosexuel. Il faut juste être prêt à en discuter et à voir arriver des joueurs qui feront leur coming-out, parce que ça va arriver. Il est très important en 2019 d’en parler. Cela donnera une plus belle image du sport et du foot.

FE : Vous avez évoqué le mot « tabou », qu’on retrouve dans le titre de votre documentaire. D’où vous est venue l’idée de traiter de ce sujet ?

YL : Cela fait plus de 15 ans que je parle d’homosexualité dans le football alors évidemment le tabou, je commence à le connaitre. Cela fait 10 ans que je joue au Variété Club de France, que j’en parle régulièrement avec eux dans le vestiaire. Néanmoins, quand ils sortent du vestiaire, même pour eux qui sont entraineurs de grands clubs, de très grands clubs, ou dirigeants ou agents, le tabou reste présent.

Donc j’ai décidé de consacrer un film à ce tabou. On va les « emmerder » jusqu’au bout pour qu’ils témoignent devant les caméras pour vraiment parler du sujet. On n’en parlait pas avant dans la presse. Cela n’arrivait jamais que des personnalités comme Laurent Blanc, Robert Pirès, Didier Deschamps en parlent. J’ai donc essayé de comprendre le cheminement, pourquoi c’est si tabou, pourquoi ça pose problème. Et derrière de trouver des pistes, éventuellement des solutions.

FE : Et concrètement, les raisons de ce tabou, c’est quoi ?

YL : Expliquer pourquoi c’est tabou ?Je pourrais en parler des heures mais je peux mentionner les deux, trois raisons principales dans le milieu professionnel. J’ai pu rencontrer plein de stars actuelles, dont Antoine Griezmann, qui est dans le film. Ils ne sont pas homophobes pour la grande majorité. Mais ils n’osent pas en parler pour plein de raisons. Ils ne se sentent pas concernés, ils savent que personne n’en parle donc ce n’est pas simple d’en parler pour eux puisqu’ils ne maitrisent pas le sujet. Ils ont peur de dire une connerie et d’avoir toutes les associations, les journalistes et tout le monde sur leur dos alors que dans le fond ils ont des bonnes intentions.

Ensuite, le football c’est un phénomène mondial. Il y a des coéquipiers, des sponsors, qui viennent du Qatar, de Russie, du Brésil, d’Italie, de pays religieux, où ce n’est pas très simple de parler d’un sujet sociétal. En France, on a une longueur d’avance. Pour un sponsor qatari, un financier russe ou un joueur brésilien, c’est parfois plus difficile de parler de ça. On oublie que dans certains pays, l’homosexualité est un crime puni par la loi. Tant que la France ne montre pas l’exemple une bonne fois pour toute, ça va être compliqué.

Enfin, les agents et les avocats ont tendance à aseptiser les réflexions des stars parce qu’ils ont peur de parler de sujets de société, de politique. On n’incite certainement pas les joueurs à se positionner et on leur dit plutôt « joue au foot, ça ne te concerne pas et nous on n’est pas là pour ça ». Plusieurs fois, des personnalités m’ont dit oui pour leur parler, discuter du film, etc. et quelques semaines plus tard, l’avocat me disait qu’on ne devait repousser à plus tard. Et évidemment, plus de nouvelles après.

Dans les milieux d’en dessous, dans les centres de formation, ce n’est rien de tout ça. C’est uniquement le mépris et l’arrogance. Ces jeunes de 16-17 ans ne sont pas encore mûrs. Ils voient d’un mauvais œil le fait de jouer avec un homo, à cause de la douche, de la sensualité, de la nudité. Ils restent dans le préjugé de dire « il est PD, il est efféminé, c’est une tarlouze, il veut nous mater et il va se branler en nous regardant et nous, on ne veut pas de ça ». Il manque de l’éducation, de la culture. Le problème est qu’on ne leur en parle pas assez. Le fait d’être entre mecs, qu’ils se sentent beaux, forts, virils et qu’il y ait la compétition derrière, ça n’aide pas non plus.

FE : En ce sens, le milieu amateur est-il beaucoup plus vulnérable que le monde « pro » ?

YL : Bien sûr. J’ai évolué dans ce monde amateur et les insultes homophobes « sale PD, sale tarlouze, va te faire enculer », je les ai entendues. Les arbitres ont parfois peur d’intervenir, de mettre des cartons, de faire des rapports. Il n’y a pas de journalistes, pas de délégués. Il y a bien souvent juste des gens qui ont la trouille, deux ou trois mecs sur le bord du terrain et tout le monde se tait.

Le monde pro, c’est filmé, on écoute, on scrute, on donne des conseillers de communication, avec des éléments de langage bien précis. Et si un joueur s’amuse à proférer des insultes, ça se voit directement aux caméras et les joueurs le savent. Clément Turpin, qui est dans le film, me dit qu’il n’entend pas sur le terrain d’insultes homophobes, qui restent dans les tribunes avec les chants. S’il entend une insulte, une injure à caractère homophobe et discriminante, il intervient et sort le carton rouge.

1 commentaire

  • « Dans les milieux d’en dessous,…… Il manque de l’éducation, de la culture. Le problème est qu’on ne leur en parle pas assez. Le fait d’être entre mecs, qu’ils se sentent beaux, forts, virils et qu’il y ait la compétition derrière, ça n’aide pas non plus. »

    Ben voila, l’éducation, la communication feront changer les choses, mais ça prendra encore du temps, surtout dans les milieux sociaux peu favorisés. Pour moi, le processus de reconnaissance, d’acceptation et d’intégration de l’homosexualité masculine, par la classe masculine, c’est un peu la même chose que le processus de reconnaissance des droits des femmes (toutes…) et de leur aspiration à l’équité par la classe masculine. Quand l’un progresse, l’autre aussi et vice versa..

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