Lewes FC : le club qu’on appelait Equality FC

Le Lewes FC est entré dans le radar du football féminin mondial un beau jour de juillet 2017, lorsque le club a annoncé instaurer une égalité parfaite entre ses équipes féminines et masculines, en termes de revenus, conditions d’entraînement, staff… L’initiative est à ce jour unique. Et dans un monde post Covid-19 ?

« Mon ambition est claire : que Lewes FC soit le meilleur club au monde, que tout le monde le connaisse, et que tous apprennent de l’exemple que nous sommes en train de donner. »

Maggie Murphy n’y va pas par quatre chemins.


Un an déjà que le Lewes FC a choisi de confier les rênes de sa section féminine à cette spécialiste anti-corruption, anti-blanchiment, passée par Amnesty International et des ONG telles que Equal Playing Field. Et plus de deux ans que le club a instauré une égalité parfaite entre ses sections féminines et masculines. Même infrastructures, mêmes conditions d’entraînement, même stade, le Dripping Pan (l’Egouttoir en bon français), même budget marketing, même, même, même.

Cette révolution a eu lieu en juillet 2017, les filles du Lewes FC évoluaient alors en troisième division. Leurs homologues masculins en Isthmian Football League, la septième division anglaise, après avoir côtoyé les hauts sommets dans les années 80, et ne connaissant depuis qu’une interminable dégringolade.

Lewes FC, le club qu’on surnommait le FC Barcelone du Sussex

Cette décision historique, inédite, et à ce jour pas imitée, est un marqueur fort du tournant pris par le Lewes FC, à l’aube des années 2010. A cette époque, le club se sauve in extremis d’une faillite en 2010 grâce à sa reprise par des supporters. Quelques centaines à l’époque, 1 400 aujourd’hui, répartis dans 26 pays différents, ils se voient un peu comme le FC Barcelone du Sussex. Le Président Stuart Fuller l’indique, ce club est bien plus qu’un simple club.

Il y a derrière cette démarche une véritable ambition communautaire, faire du Lewes FC une avant-garde du changement social. Ce sont les fans qui ont sauvé le club. C’est la communauté qui en fait sa force : les supporters-actionnaires, la ville toute entière. Le principe est simple « One share, one voice, one vote ». Autrement dit « une part, une voix, un vote ». Le montant de la part est fixé à £40. C’est le minimum. Certains donnent davantage. Cela ne leur conférera pas un poids supplémentaire pour autant. En retour, le supporter actionnaire obtient un droit de vote au Conseil d’administration du Lewes Community Football club, deux tickets de match, et une carte de réductions valide dans plus de soixante commerces de la ville.

Ce fonctionnement ouvert, démocratique, laisse la porte ouverte à d’autres changements, et en particulier à cette révolution de juillet 2017. Jacquie Agnew, directrice générale du club à l’époque, affirme :
« Nous croyons qu’il devrait y avoir des règles équitables dans le football pour les femmes. En nous engageant à fournir à nos équipes féminines et masculines des ressources égales en termes de coaching, d’entraînement et d’infrastructures, nous espérons créer l’étincelle du changement dans tout le pays, et contribuer à mettre un terme aux excuses justifiant tant de disparités qui persistent dans notre sport. Ensemble, avec nos actionnaires, nos donateurs et nos sponsors, nous voulons montrer que des salaires égaux peuvent être instaurés, et que cela bénéficie aux femmes comme aux hommes dans le sport, et au-delà. »


Jacquie Agnew a porté le projet d’égalité femmes hommes du Lewes FC (Crédit photo : SKINSGB @Twitter)

L’état d’esprit est partagé côté section masculine. Darren Freeman, entraîneur alors, confirme : « Nous utilisons le même terrain, les mêmes infrastructures, le même ballon. Nous sommes des fans de football, et nous voulons que nos équipes gagnent, quel que soit leur genre. La parité signifie donner à tout le monde les mêmes opportunités, et recevoir les mêmes récompenses ».

Le club qui avait compris que la gratuité des billets n’attirait pas les supporters

La position du club est majoritairement soutenue, par les fans actionnaires, et au-delà, par la communauté. Pour autant, cela n’empêche pas certaines mentalités d’être un peu bousculées. Maggie Murphy, la directrice générale de la section féminine, confie que pour un peu que l’équipe masculine perde trois matchs d’affilée, il n’est pas rare de trouver dans sa boîte mail des messages attribuant ces contre-performances au vol de ressources en faveur de l’équipe féminine.


Maggie Murphy est Directrice générale de la section féminine du Lewes FC depuis mai 2019 (crédit photo Lewes FC)

Il faut dire que les deux équipes n’évoluent pas dans le même monde, et depuis la révolution de juillet 2017, leur trajectoire n’est pas la même. Statique, pour les hommes, englués dans la septième division. Ascendante pour les femmes, qui jouent leur deuxième saison en FA Women’s Championship, deuxième division anglaise, où elles ferraillent contre des clubs tels que Aston Villa, Chrystal Palace, ou encore Manchester United la saison dernière (montée en Ladies Premiership depuis).

Le nombre de supporters a triplé depuis la mise en place de cette égalité. Ils sont désormais 600 à assister à chaque match, ils étaient même deux mille lors de la rencontre face à Manchester United la saison dernière. A rebours des discours rabâchés dans nombre de championnats, le Lewes FC ne croit pas à la politique de billets gratuits pour attirer les supporters. On fait payer, on a même augmenté de 160% le prix de l’entrée au Dripping Pan. Et le public est là, toujours plus fourni. 600 supporters, en D1 française sorti de Lyon et Paris, c’est jour de fête. A titre d’exemple, le match entre le Paris FC et les Girondines le 23 novembre dernier a attiré 349 spectateurs. On ne parle pas de la D2…

Le club qui disait non aux offres de sponsoring irrefusables

Le club ne roule pas sur l’or. Il a un budget annuel de 500 000€. Maggie Murphy affirme qu’il faudrait le double pour remporter le championnat, atteindre la D1 anglaise. La recherche de soutiens est le lot de tous les clubs, particulièrement de ceux qui n’occupent pas le haut de l’affiche sportive. Ici encore, la recherche de sens prime. Le club a refusé des contrats de sponsoring alléchants, mais provenant de structures trop éloignées de ce que le club, sa communauté souhaite être. Des boîtes de paris en ligne n’ont pas leur place au sein du Equality Supporters Club, le groupe des soutiens premium du Lewes FC. Créé en mars 2019, il met côte à côte des entreprises locales et internationales dont le point commun est de soutenir le club pour ses positions en faveurs de l’égalité : Kappa et Twitter côtoient Harvey’s Brewery (une brasserie de Lewes) et Brighton&Hove. Le club souhaite également produire annuellement un rapport sur les inégalités femmes hommes dans le football. Work in progress.


Equality FC est l’autre nom donné au Lewes FC (crédit photo Lewes FC)

Le club attire les sponsors, mais également un staff et des joueuses de qualité. Elles savent qu’ici, elles seront payées environ 500€ par semaine, dont la moitié est touchée en nature sous la forme d’un logement à Lewes. Elles savent qu’elles s’entraîneront dans de bonnes conditions. Fran Alonso, ancien adjoint de Maurico Pochettino et entraîneur des filles jusqu’en ce début 2020 avant sa nomination à la tête de la sélection galloise, indiquait :
« Notre style de jeu est basé sur une haute intensité. Nous avons quatre entraînements par semaine, ce qui est probablement le nombre le plus élevé parmi les clubs de Women’s Championship. Nous voulons jouer un beau football qui procure aux gens des émotions. »
A l’été 2019, des joueuses importantes ont posé leurs bagages à Lewes : la capitaine de l’équipe chypriote Filippa Savva, et deux internationales galloises Emma Jones et Emily Jones. L’internationale néo-zélandaise Katie Rook aet meilleure buteuse quant à elle choisi de signer définitivement à Lewes après une période de prêt réussie.
Lorsque le Covid 19 a suspendu le championnat, Lewes était à la neuvième place, à deux points seulement devant le relégable Charlton Athletic Women (et deux matchs en retard).

Le club qui écrivait à la Football Association (FA)

La lutte pour l’égalité fait la réputation du Lewes FC. En mai 2019, l’arrivée de Maggy Murphy à la tête de la section féminine est un signal fort. Dans son sillage, arrivent également au Conseil d’administration Michelle Bowie Krige et Karen Dobres. La première est chercheuse, sa mission est de se concentrer sur les différentes initiatives en matière d’égalité, ainsi que sur de nouveaux débouchés économiques. La seconde s’est fait connaître pour son action incessante de communication auprès des groupes de femmes, localement et nationalement, les convaincre que le temps du changement social est venu. Il passe par le football, et s’appelle Lewes FC.
Ecoute-t-on Lewes ? A qui s’adresse le club ? Directement à la Football Association (équivalent de la FFF anglaise). En particulier en février 2019 pour l’interpeler sur les disparités criantes concernant les primes versées aux équipes masculines et féminines dans le cadre de la FA Cup, la Coupe d’Angleterre : pour les hommes £30,25 millions, les femmes doivent se satisfaire de £250 000. Et de souligner aussi que l’égalité des primes existe déjà, depuis plus de dix ans, dans le plus prestigieux des tournois de tennis anglais. Depuis 2007, Wimbledon verse à ses vainqueurs la même somme, £17 millions.

Source : BBC

Réponse de la Football Association : oui, c’est vrai, il y a disparités, mais elles s’expliquent par les différences de revenus générés. Et puis tout va bien, puisque la Football Association travaille à un plan de développement à cinq ans qui permettra d’augmenter l’affluence et les revenus des clubs de première et deuxième division, pour in fine rendre l’écosystème du football féminin économiquement viable et pérenne.

Pour Maggie Murphy, cela ne suffit pas. Il est temps d’obtenir réparation. Le football féminin anglais a été interdit un demi-siècle (1921-1971). Le pays berceau de la discipline, avec le tout premier match de femmes joué dès la fin du XIXème, patrie de la mystérieuse Nettie Honeyball et des mythiques Dick Kerr Ladies a jeté dans l’ombre les footballeuses jusqu’en 1971. Cinquante ans d’anonymat, et un lourd héritage à l’arrivée. Un retard de croissance. Une FA Cup à primes égales témoignerait d’une volonté de réparer les torts commis, et serait le signe espéré qu’il est temps d’investir massivement dans le football féminin.

Lewes FC, le club qui restait une anomalie

Le message doit encore infuser.

A ce jour, le Lewes FC reste une anomalie dans le panorama du football. Aucun club ne l’a imité, ni n’a émis le souhait de partager en deux, équitablement ses ressources. Stuart Fuller, son président, le déplore, mais sait que son club a eu sans doute raison avant tout le monde :
« Nous savons qu’il y a un écart, mais cet écart n’est pas infranchissable. »
Amusons-nous dans notre planète foot française. Imaginons que le Paris Saint-Germain ait une envie folle d’égalité entre ses équipes. L’enveloppe globale consacrée aux filles bondirait de 7 à 322 millions d’euros. Celle des hommes serait amputée de moitié.

Budget des clubs de L1 pour la saison 2019-2020
Source: L’équipe
Budget des clubs de D1 pour la saison 2019-2020
Source : LeSportAuFeminin.fr

L’épidémie de Covid-19, la suspension de presque tous les championnats sur la planète a eu pour première conséquence le report de l’Euro 2020 à 2021, soit précisément l’année de l’Euro féminin, lui-même reporté à 2022. Cela a également mis en exergue la problématique des salaires exorbitants des plus grandes stars et le mal que certaines ont à admettre une diminution, dans un contexte de chômage technique insoutenable sur une longue durée pour les clubs. Dans tout ce tohu-bohu, certains s’inquiètent pour le devenir du football féminin, qui pourrait subir un coup d’arrêt terrible si les clubs, en manque de ressources, décidaient de les allouer en priorité à leurs équipes masculines, plus rentables.

Certaines voix ont également appelé à une révolution copernicienne, que la planète foot tourne de nouveau autour de son étoile sport et non de la comète fric. Il est trop tôt aujourd’hui pour connaître quel monde se dessinera à l’issue de cette crise sanitaire mondiale. L’heure est à la limitation de la casse pour les plus fragiles. Et à la réflexion. Et on aimerait que le Lewes FC du fond de sa galaxie, solitaire, entende les paroles Sarai Bareman. Pour la directrice générale du football féminin au sein de la FIFA, toute crise génère des changements majeurs, et pour elle c’est évident, les meilleures opportunités d’investissement auront lieu dans le football féminin. Son rôle est de faire en sorte que cela crève les yeux de tous.


Le Lewes FC ne demande pas mieux. Qu’aux paroles succèdent les gestes.

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