L’effet Coupe du monde va-t-il réveiller les médias ?

Deux mois après la Coupe du monde, le championnat de France a relancé l’actualité du football au féminin. L’engouement des médias de cet été se prolongera-t-il au-delà des paillettes d’un mondial ? Tous témoignent de leur volonté de prolonger leur intérêt. Les prochains mois diront si les actes seront à la hauteur des discours.  

« Rien ne sera jamais plus comme avant » déclarait Bixente Lizarazu au Parisien quelques jours après la fin de la Coupe du monde. Il y aura un avant et un après 2019. Personne ne s’attendait à voir 12 millions de personnes devant l’écran pour suivre les Bleues. La passion n’est pas quelque chose qu’on peut survendre. L’engouement populaire déclenché par cette compétition est quelque chose de magnifique pour le football féminin et pour les filles. »

La Coupe du monde féminine sera-t-elle, comme l’affirme Lizarazu et comme beaucoup l’espèrent, un tournant dans l’évolution, voire même la révolution, du sport féminin en France ? Ou ne sera-t-elle qu’un joli souvenir de stades copieusement garnis de supporters enthousiastes, venus participer à une grande fête ? Les premières affluences dans les stades à la reprise du championnat donneront un premier indice. Celles de la première journée sont loin d’être enthousiasmantes avec une moyenne de 856 spectateurs alors que Lyon et le PSG, les deux clubs aux plus fortes affluences, recevaient. Mieux que l’an dernier certes mais encore très faible. 

La mauvaise image d’une élimination prématurée 

La question se pose aussi au niveau médiatique. Dans une période sans autres événements sportifs majeurs, la Coupe du monde a bénéficié d’une très large couverture dans tous les médias (télévision, journaux, radios et sites internet). Détenteur des droits, TF1 a assuré une promotion XXL de l’événement, faisant des Bleues leurs héroïnes de l’été. Leur capitaine Amandine Henry eut même le privilège le 14 juillet de participer au défilé et d’embarquer dans un Alpha Jet de la Patrouille de France. La puissance de la première chaîne européenne a largement porté l’événement. Mais sa tendance à faire de l’équipe de France un candidat voire le favori pour le titre a également eu un effet « soufflé qui se dégonfle » au moment de l’élimination des Bleues dès les quarts de finale. Face à l’ogre américain, sacré quelques jours plus tard, cet échec sportif était largement envisageable et même envisagé par les initiés. Mais pour le grand-public, parfois aveuglé par l’optimisme démesuré de certains médias plus proches de la propagande que de l’information, cette sortie de route a forcément été jugée prématurée. Pour les médias aussi, vite passés à autre chose sur les routes du Tour de France où le drapeau tricolore a cette fois été porté avec panache grâce à Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot.


L’Equipe pour la reprise de la D1.

Bleues ou Bleus, pas de traitement de faveur

Déception au niveau du résultat mais pas simplement. Côté état d’esprit, les journalistes, pour la plupart novices en matière de football au féminin, espéraient découvrir avec les filles une ambiance moins aseptisée et plus ouverte que ce qu’ils côtoient régulièrement chez les hommes. La communication ultra contrôlée et l’image très austère renvoyée par la sélectionneuse Corinne Diacre ont vite douché leurs espoirs. Pas forcément la meilleure des impressions au moment de poursuivre le traitement de l’actualité féminine, loin des fastes de la Coupe du monde pour des médias désormais confrontés à l’ordinaire de matches amicaux ou de rencontres de qualification déséquilibrées.

Les Bleues vont aussi devoir se faire à une autre ambiance. Leur exposition soudaine depuis une grosse année les a propulsées dans un monde qu’elles ne connaissaient pas auparavant : celui de la critique. Plutôt bienveillants par le passé, les médias s’attachent désormais aussi à ce qui gratte, voire à ce qui fait mal. Comme pour les garçons. Les polémiques autour des sélections, jusqu’alors limitées à la petite bulle des forums et des réseaux spécialisés, sont désormais affichées par les grands médias. Récemment, la présentation de la sélection de Corinne Diacre pour la rencontre amicale de la France face à l’Espagne (31 août), était présentée dans L’Equipe par un long article sur les relations tendues de la sélectionneuse avec les joueuses de Lyon.

Les femmes au micro

Même si l’enthousiasme autour du football féminin va forcément baisser de plusieurs niveaux, cette Coupe du monde aura néanmoins des impacts médiatiques positifs. Parmi ceux-ci, la présence massive de femmes sur les ondes. Camille Abily, Jessica Houara-D’Hommeau, Candice Prévost, Aline Riera etc. ont parfaitement assuré leur fonction et prouvé qu’une femme aux commentaires d’un match de foot n’avait absolument rien d’incongru. Entendre une voix féminine, que ce soit en bord de terrain ou au poste de commentateur, est quasi entré dans « l’ordinaire » et ne crée plus l’événement.

Sans compétition internationale majeure avant les championnats d’Europe 2021 en Angleterre (la France n’est pas qualifiée pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020), le Championnat de France pourrait être le principal bénéficiaire de cet élan. À condition que les Lyonnaises laissent davantage que des miettes à leurs adversaires. Sur les 13 dernières saisons où elles ont été sacrées, les Lyonnaises ont en effet remporté 261 de leurs 286 matches de Championnat (18 nuls, 7 défaites). Avec également 1426 buts inscrits (moyenne de 109 buts par saison) pour seulement 88 encaissés (moyenne de 6,8 buts par saison) soit une différence de buts de +1338, la fameuse « glorieuse incertitude du sport » propre à susciter de l’intérêt, n’est plus que chimère ! Du côté des TV, on y croit néanmoins. « Comme avec l’équipe de France, il faudra peut-être dix ans pour arriver au même niveau, commentait récemment Thierry Cheleman, directeur des sports du groupe Canal +, sur CNEWS. Mais je crois qu’un jour la D1 féminine sera au niveau de la Ligue 1. J’en ai l’intime conviction. Ce Championnat deviendra un grand championnat et nous aurons de belles affiches à proposer à nos abonnés. Il faut être patient et que tout le monde travaille dans le même sens. La télévision est là pour mettre en lumière et permettre de développer cette notoriété, mais il faut que les clubs nous suivent. »

Canal + toujours en première ligne

Détenteur des droits de la Division 1 jusqu’en 2023, Canal + (contrat de 6 millions d’euros pour 5 cinq saisons soit 1,2 million par an) a misé sur ce développement. Depuis la dernière saison, en plus de diffuser l’intégralité des rencontres de la D1, Canal exploite également ses droits avec un court résumé d’un match de chaque journée dans son émission phare le « Canal Football Club ». Le groupe Canal a également prévu d’augmenter le nombre de matches retransmis sur sa chaîne Premium (de 3 à 10) et sur Canal + Sport. Autre signe positif, dimanche dernier, pour la première journée du championnat féminin, Amandine Henry était l’invitée de l’émission, en préambule du PSG – Toulouse de Ligue 1.

Le naming du Championnat de Division 1, désormais baptisé D1 Arkema (groupe chimique français), avec un contrat portant sur les trois prochaines saisons pour une somme de 3 millions d’euros, va également dans le bon sens. Ce partenariat propre à apporter quelques moyens est susceptible d’améliorer la qualité de la D1, que ce soit au niveau du sport mais aussi de la structuration des clubs. Un atout aussi pour les médias. Une évolution qui permet également à la France de rattraper une partie de son retard sur des pays comme l’Allemagne (1,2 million d’euros par saison versé par Allianz à la Fédération + 100 000 euros par club), l’Espagne (1,7 million par saison d’Iberdrola) et principalement l’Angleterre où la banque Barclays s’est engagée sur un contrat de 9 millions de livres (près de 10 millions d’euros) pour les trois prochaines saisons.   

Les autres chaînes s’intéressent également à la discipline. Cet été, la chaîne L’Equipe, toujours à l’affût d’événements à diffuser en direct, a proposé les rencontres de la Women’s French Cup, organisée à Colomiers, avec Montpellier, le Paris-SG, le Bayern de Munich et Chelsea. Premier à s’être intéressé aux filles, Eurosport reste également présent sur la discipline (phases finales des championnats d’Europe U17, U19 et de la Coupe du monde U20), tout comme beIN SPORTS diffuseur des matches européens du Paris SG à domicile. La Coupe de France et le tournoi olympique sont eux entre les mains de France Télévisions. La couverture télévisuelle apparaît donc complète… à condition d’avoir de nombreux abonnements. 

La presse écrite veut y croire

Le traitement de la presse écrite est sans doute le plus révélateur. Contrairement aux télés qui veulent avant tout rentabiliser les droits acquis, le « print », dégagé de cette contrainte, affiche un regard bien plus neutre. Avec un dispositif fort d’une quinzaine de journalistes, L’Equipe, incontournable en matière de média sportif, avait prouvé son intérêt pour la coupe du monde, tout heureux aussi d’avoir un événement majeur à traiter dans un début d’été sans grosse actualité. De nombreuses Unes, sa « plume n°1 » (Vincent Duluc) à la rédaction des articles des matches des Bleues, six reporters dédiés à la finale malgré l’absence de la France, le traitement fut à la hauteur de la compétition. La reprise de la D1 a été bien davantage traitée que les années précédentes. Le jour des premières rencontres, L’Equipe a ainsi consacré deux pleines pages au nouveau championnat. Même pagination le lendemain. Quid du futur ? « Il va y avoir un héritage du Mondial au sein du journal, témoigne Nathan Gourdol en charge du football féminin au quotidien sportif en compagnie de Syanie Dalmat. Nous sommes désormais officiellement deux à nous occuper du football féminin. C’est nouveau. Les audiences des différents médias et les statistiques d’abonnement sur lequipe.fr suite à des papiers consacrés à la Coupe du monde, ont montré que les gens s’y intéressaient. Il faut leur proposer la suite des aventures des Bleues. Il y aura aussi un sujet par semaine consacré à la Division 1. Pas une puce mais un vrai article. On s’attachera plutôt à des magazines et à des sujets transversaux et sociétaux. On parlera probablement du projet de Bordeaux, on cherchera à savoir comment les clubs se réinventent après la Coupe du monde, etc. Bien sûr que ce ne sera pas le traitement de la Ligue 1 mais si on arrive à avoir autant de place qu’un championnat étranger, ce sera déjà une victoire. »

Même volonté du côté de l’hebdomadaire France-Football, la « bible du foot ». « Nous avions vraiment de grosses attentes, commente Arnaud Tulipier, rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire. Pour la Coupe du monde nous avions fait un gros effort avec par exemple un guide complet de la compétition. Nos études de lectorat montrent qu’il y a une demande. Mais quand on en propose, ça nous revient en pleine tête avec de mauvais chiffres. C’est comme pour la Ligue 1, les gens disent vouloir autre chose que le Paris SG et Marseille mais n’achètent pas quand on leur donne. Le suivi de la D1Arkema nous semble important. D’autant plus qu’il y a désormais des figures identifiées comme Eugénie Le Sommer, Amandine Henry ou bien sûr Ada Hegerberg, la première à avoir remporté le Ballon d’Or féminin France Football. Nous allons donc renforcer ce suivi que ce soit dans l’hebdo ou sur le site, mais nous serons attentifs aux retours. »

Le Parisien veut accompagner le développement

Directement concerné par la présence de trois clubs de la D1 dans sa zone régionale (Fleury, PSG et Paris FC), Le Parisien a lui aussi accordé une double page à la présentation de la saison, avec infographie et article sur l’impact de la Coupe du monde. « C’est la première fois que nous consacrons autant de place, commente Benoit Lallement, rédacteur en chef adjoint en charge des sports au Parisien. La Coupe du monde a montré un intérêt des gens. Nous l’avions identifié mais nous avions un doute. Le public s’est dit ‘’on va regarder pour voir’’ et ils ont aimé ça. La France n’a pas été assez loin dans la compétition pour que cela se voit sur nos ventes mais les audiences du site internet ont été bonnes. Pour cette nouvelle saison, nous allons suivre le championnat de France de façon régulière à travers nos clubs franciliens avec bien évidemment le PSG en tête d’affiche. Même si ce Championnat est trop déséquilibré avec des scores qui ne sont pas une bonne pub comme le 7-0 du PSG le weekend dernier face à Soyaux, il est important que nous suivions ce mouvement. Et quand l’actualité sera plus forte avec par exemple des PSG – Lyon ou la Ligue des champions, nous aurons des pics où nous ferons mousser la discipline. Par exemple, alors que les années précédentes, pour un Chelsea–PSG en Ligue des champions, nous suivions la rencontre devant la TV, désormais nous nous déplacerons. La pratique féminine est encore en développement. Au Parisien, nous allons accompagner ce développement en racontant des histoires, en suivant les clubs. Mais il ne faut pas non plus sur-jouer et tomber dans l’excès inverse et vouloir autant de place pour la D1 féminine que pour les garçons. »  

Si un retour au point de départ apparaît donc peu probable, les prochains mois seront décisifs. À défaut de révolution, l’évolution semble enclenchée. Reste à savoir à quelle vitesse elle se réalisera.

Pascal Boutreau

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