Le football féminin en Palestine, vue par Claudie Salameh

Le football, c’est comme l’Eurovision : à l’origine un pur divertissement et spectacle, il s’est mué au fil des années en pion de l’échiquier géopolitique. Si en Occident, nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour demander l’égalité, en Orient, ce ne sont pas du tout les mêmes types de problèmes que les joueuses rencontrent. Entretien avec Claudie Salameh, capitaine de l’équipe nationale de Palestine. 

Contre le conservatisme de la société palestinienne

L’histoire commence dans les villes de Ramallah et de Bethlehem : dans les écoles de Ramallah a lieu le premier tournoi réunissant des équipes féminines et les joueuses les plus douées des différentes écoles sont appelées à former la première équipe de la ville. En parallèle, à Bethlehem, l’université décide de présenter la première équipe féminine de Palestine. C’est une réelle opportunité : les joueuses comme Claudie Salameh jouent la plupart du temps dans la rue, souvent avec leurs frères et les garçons de leur famille, sans pouvoir oser rêver de devenir footballeuses. 

Le football en Palestine est une tradition masculine, comme pour beaucoup de pays. Mais dans ce pays sous tension, les joueuses doivent faire face au conservatisme culturel et religieux. « Le football est le sport le plus populaire de la Palestine. Mais le conservatisme qui y règne limite bien souvent les libertés des femmes et leurs droits en général. Les premières années ont été extrêmement difficiles : on nous a insultées, on a questionné notre féminité, et certains ont même voulu que nous arrêtions de jouer. Au fil du temps, les gens ont commencé à nous accepter en tant qu’athlètes et ont progressivement reconnu que nous avions le droit de pratiquer le football comme n’importe qui d’autre. Puis, les autorités officielles nous ont reconnues. Nous avons affronté des challenges ambitieux et nous avons remis en cause les frontières et les limites sociales de ce pays, à travers notre dure labeur. Aujourd’hui, la situation a bien changé : le football pratiqué par les femmes s’est propagé à travers le pays et désormais nous avons plusieurs équipes nationales avec différentes tranches d’âge. Et c’est quelque chose que je n’avais même pas espéré quand j’ai commencé à jouer », nous confie la capitaine Salameh.

Une responsabilité à prendre

« Nous avions une responsabilité que nous avons endossé dès le premier match auquel j’ai participé, en 2008 », un match mené face au président de la FIFA d’alors, le très controversé Joseph Blatter, pour la journée de la femme. Ce jour-là, les joueuses de l’équipe nationale de Palestine affrontaient l’équipe universitaire de Bethlehem. Rien que le fait de pouvoir fouler le terrain était un acte politique et une fierté qui dépassait l’amour du football. Cela représentait tous les sacrifices et toute l’adversité que les joueuses et Salameh ont consenti. La Palestine est une société à domination patriarcale importante, ce qui a une répercussion directe sur le quotidien des femmes, jusque dans leur prise de décision. Alors les voir courir en short et avoir un vrai rôle au sein d’une communauté, et se rendre compte que leur réussite est à la fois leur fardeau et leur fierté, sans devoir rendre des comptes à des personnes de sexe masculin, c’est une aberration pour la société palestinienne. « Les traditions obsolètes ont été dépassées. Maintenant, les femmes ne sont plus cantonnées à être des épouses ou à avoir des métiers « socialement acceptables ». Nous avons prouvé que nous étions de vraies athlètes, avec de vraies compétences et talents. Et cela a eu un impact positif sur la société palestinienne. J’ai eu la chance de grandir dans une famille un peu plus libérale de Ramallah, sans quoi je n’aurais jamais pu accomplir tout ceci. »

Aujourd’hui, l’équipe Palestinienne est encore timide dans le classement Coca-Cola de la FIFA, à la 107e place actuellement. Certes, la Palestine n’a jamais participé à la Coupe du Monde. Mais ce ne sont pas uniquement les palmarès qui font les grandes équipes. « Personnellement, je pense que l’équipe a fait un bon bout de chemin. Mais nous avons encore tant à accomplir et d’obstacles à franchir pour améliorer notre niveau et nous ouvrir de nouvelles portes. Nous avons les talents nécessaires, la volonté et les atouts pour y arriver. J’espère que nous allons continuer de grandir et que le PFA va mettre des moyens pour permettre aux jeunes talents de se révéler. » Et du chemin, il y en a encore à parcourir.

La route est encore longue

Mais cela n’empêche pas Claudie Salameh de se souvenir de ces moments de grâce, qui valent tout l’or du monde : « J’ai eu tant de moments iconiques. A chaque fois qu’on me désigne comme la joueuse du match, ou celle qui a le plus marqué, je ressens le même honneur. Dans ces moments, j’en arrive à oublier la douleur. Les obstacles. Les challenges. Les mauvaises circonstances et les mauvaises nouvelles. Dans ces moments-là, j’arrive à me convaincre que l’on n’a pas rien sans rien. Mon moment le plus fou ? Marquer trois buts pendant l’Asian Cup en Jordanie en un seul match, ce qui m’a valut le titre de joueuse du match. Ce n’était pas la première fois, mais c’était aussi pendant un match international pendant un moment plus que difficile dans ma vie personnelle. » 

« Il y a encore tant à accomplir. Aujourd’hui, les femmes souffrent encore de discriminations et d’inégalités inacceptables. Que cela soit au niveau salarial comme au niveau médiatique, les femmes sont encore bien loin d’être les égales des hommes. Elles n’ont pas encore le rang d’icônes, si fréquent chez les hommes. Les récompenses ne sont pas non plus les mêmes que pour les hommes. Et l’ensemble de ces discriminations montrent bien qu’il existe un indéniable gap entre les hommes et les femmes. Et il est temps que cela change. »

« Le changement ne doit pas uniquement s’effectuer auprès des instances sportives, mais dans la société dans son ensemble. Les Associations doivent travailler de conserve pour faire avancer les choses. Cela prendra du temps également, mais les médias devront investir plus de temps sur la couverture des féminines. En réalité, à toutes les échelles, nous nous devons de faire avancer les choses en montrant notre soutien aux femmes, pas uniquement les joueuses. Des fans aux médias, en passant par les joueuses, les organisations, les fédérations : nous avons tous un rôle à jouer. » Et nous avons tous des responsabilités qu’on ne doit pas décliner.

Changer la vision des joueuses pour changer la vision de la femme

« Le sport, c’est quelque chose de formidable : il a le pouvoir de rassembler les gens. Maintenant, les femmes devraient être considérées comme les hommes. De manière professionnelle. Comme des athlètes. Et c’est en changeant cette vision que l’on a des femmes que nous ferons progresser l’ensemble de la société. Si on parvenait à couvrir les féminines aussi bien que les hommes, si on en faisait la promotion de la même manière, alors l’image de la femme qui se cantonne à la cuisine changera. Nous ne sommes pas que des jolies filles. Nous sommes des athlètes. Des professionnelles. Nous devons inspirer les prochaines générations. Croire en soi et en ses rêves sont la clé. Nous devons comprendre qu’il n’y a rien d’impossible tant qu’on y met les moyens. J’ai eu la chance d’être soutenue par ma famille et mon mari. Je suis reconnaissante de ce soutien et de cet environnement favorable : sans eux, je n’en serai pas là aujourd’hui. »

Merci à Claudie Salameh pour sa disponibilité ! 

Crédits images : Getty, FIFA, AFP

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