Le football féminin en France a 50 ans : âge rebelle ?

(crédit photo : FFF)

La Fédération Française de Football a officialisé le football féminin il y a cinquante ans, le 29 mars 1970. Il ne faut pas croire que les Françaises ont attendu les années 70 pour taper dans un ballon de football. Après un demi-siècle d’existence officielle, le football féminin est-il en pleine croissance ou entre-t-il dans l’âge de la maturité ?

Le football féminin en France comme dans d’autres pays européens trouve ses racines dans la Grande Guerre. Le 30 septembre 1917 à Paris, a lieu le premier match de l’histoire du football féminin en France. Il oppose deux équipes du Fémina Sport, club fondé à Paris en 1912 par deux athlètes : Thérèse Brulé et Suzanne Liébrard. La première sautait en hauteur, la seconde en longueur. Le journal L’Auto, ancêtre de l’Equipe, écrit dans son édition du 2 octobre 1917 « Pour la première fois des jeunes filles ont joué au football ».

Le foot féminin en France a donc éclos durant l’horreur de la Première Guerre mondiale. Son terrain de jeu est Paris, avant de s’étendre progressivement. La Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) est créée, le premier championnat est organisé, avec succès : sur la saison 1922-1923, dix-huit équipes participent au Championnat de Paris. 

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Le Fémina Sport en 1920 (crédit photo : museedusport)

Mais les années d’après-guerre signent la fin de ce premier âge d’or. Les hommes rentrent du front, réintègrent une société dans laquelle il leur faut retrouver une place. Certains voient d’un mauvais œil ces femmes qui se piquent de pratiquer un sport qui n’est pas pour elles. Le journal L’Auto écrit : 

« Les sportifs sont souvent agacés de voir appeler football ce qui ne rappelle que d’assez loin le vrai football qui est un jeu viril, décidé, rapide, où il faut montrer de vraies qualités masculines ». 

Des règles spécifiques sont appliquées aux femmes en 1923 (terrains plus petits, possibilité de se protéger la poitrine, matchs plus courts). On propose même d’appeler le foot féminin le « ballon » pour ne pas lui appliquer le même nom qu’au foot masculin.

Les années 20 seront fatales. On accuse le football féminin de détourner les jeunes filles de leur devoir. Le décès d’une joueuse en plein match en 1926 lui colle l’image de sport risqué. Le foot féminin français fait l’objet de critiques de plus en plus virulentes auquel il ne résistera pas. Henri Desgrange dans L’Auto :

« Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public : oui d’accord. Mais qu’elles se donnent en spectacle, à certains jours de fêtes, où sera convié le public, qu’elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n’est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable! »

Au Royaume-Uni, pays berceau du football féminin, la discipline est interdite le 5 décembre 1921. En 1932, la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France supprime le foot féminin de ses activités encadrées. La pratique tente de subsister à Paris, et, faute de moyens, finit par disparaître vers 1937. Le régime de Vichy va même jusqu’à « interdire vigoureusement » le foot féminin en 1941, le jugeant « nocif pour les femmes ». Fin du premier acte.

S’écoulent des décennies perdues, où le football féminin en France est marginal, confiné, considéré comme une difformité vouée à faire rire. C’est l’histoire désormais bien connue des filles de Reims, à l’origine une attraction de kermesse, à l’arrivée une des plus grandes équipes de la France des années 70 et 80. L’histoire également, moins connue mais tout aussi durable des filles de Soyaux, près d’Angoulême en Charente, qui ont exigé de jouer, d’avoir une équipe. L’histoire d’équipes qui ont commencé à fleurir ici et là, en cette fin des années 60 qui a poussé la Fédération à reconnaître le football féminin. 

Le syndrome de la petite dernière

Une officialisation sans trompette ni fanfare. En cinquante ans, le football féminin a pris soin de ne pas trop déranger. Un peu comme un enfant arrive dans une famille déjà nombreuse. Le football féminin a pris la place qu’on lui donnait, surtout ne pas trop demander, dans une France où les mentalités sont très fermées.

Et si la pratique n’a pas disparu comme dans les années 30, c’est grâce à la détermination, l’acharnement sans doute, des pionnières de la deuxième génération des années 60 et 70, celles qui ont bravé les insultes et les quolibets pour jouer au football. Lorsqu’on demande à Sarah M’Barek, ex internationale tricolore, ex coach de Montpellier et Guingamp et actuelle sélectionneuse nationale de Djibouti, de citer quelques unes de ces femmes qui ont permis au football féminin de perdurer, croître, malgré l’adversité, les noms se bousculent : Brigitte Henriques actuelle secrétaire de la FFF, Elisabeth Bougeard-Tournon nouvelle conseillère communication de Corinne Diacre, Marilou Duringer, joueuse puis dirigeante du FC Vendenheim, ou encore Marinette Pichon, la première joueuse à avoir franchi l’Atlantique pour jouer dans le championnat américain. 

Le parcours de ces femmes, d’abord joueuses, à Reims, Soyaux, FC Vendenheim rappelle que le football féminin s’est d’abord fait par les clubs, rappelle Annie Fortems, pionnière et fondatrice de Juvisy (devenu le Paris FC après la fusion des deux clubs en 2016). Et Sarah M’Barek renchérit. Si le football féminin s’est installé, c’est grâce aux présidentes, dirigeantes de clubs, joueuses qui se sont toujours comportées comme des professionnelles même quand elles n’en avaient pas les moyens, jouant dans des conditions difficiles, dans l’ombre des hommes toujours. 

Il faut attendre le tournant des années 2000 pour que l’encéphalogramme relativement statique de la FFF s’anime. Noël le Graët encourage la féminisation des instances, Aimé Jacquet ouvre Clairefontaine aux femmes. Côté clubs, deux grosses cylindrées préparent leurs sorties d’écuries : Montpellier de Louis Nicollin, le premier à avoir cru aux footballeuses, et Jean-Michel Aulas avec l’Olympique Lyonnais, son produit haut de gamme qui vingt ans plus tard allait afficher le plus beau palmarès du football tricolore avec treize championnats et six Ligues des Championnes.

50 ans de football féminin, et ce paradoxe : alors que la France possède les meilleurs clubs de football féminin au monde, avec l’OL, le PSG, Montpellier, et maintenant Bordeaux, elle est toujours en quête d’un premier titre majeur. Il y a bien eu cette demi-finale perdue face à l’Allemagne en 2011, mais depuis… On ne revient pas sur la déception du Mondial en France l’été dernier.

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Déception pour les Bleues lors du dernier Mondial en France, qui n’a pas permis de décrocher son premier titre majeur (crédit photos Libération)

Et pour les 50 années qui viennent ?

Sarah M’Barek le souligne, 50 ans, dans la vie d’un être humain, c’est la maturité, dans le football féminin, c’est encore en France, l’âge de l’enfance. 

« Beaucoup de choses ont changé en cinquante ans, en particulier les conditions d’entraînement, de jeu, de préparation, la formation, l’encadrement. L’esprit des joueuses a également changé. Elles savent maintenant qu’elles peuvent être professionnelles, vivre de leur passion ». 

Mais pour la sélectionneuse de Djibouti, ce qui n’a pas changé, c’est la mentalité. Si les plus jeunes sont plus ouverts, beaucoup de personnes en France restent fermées, réfractaires. La comparaison avec Djibouti est à ce titre éclairante « Djibouti en est encore aux débuts du football féminin. Mais ici, filles et garçons ont les mêmes moyens, on est prises au sérieux. »

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Figure 1 Sarah M’Barek est la sélectionneuse de Djibouti depuis 2019 (crédit photos MHSC On Air)

« Il faut arrêter de comparer sans cesse football féminin et football masculin, ce sont deux pratiques différentes, même si elles vont tendre l’une vers l’autre avec l’accroissement rapide des capacités athlétiques des joueuses. » 

Le palmarès de l’équipe de France doit également se garnir. C’est aux yeux de Sarah M’Barek, une condition importante pour le développement du football féminin en France, l’attachement du public à une équipe tricolore qui dominerait le monde du ballon rond. 

La fin du « C’est déjà bien ce qu’on a »

Pour Annie Fortems, il est temps de taper du poing sur la table. L’ère du « c’est déjà bien ce qu’on a » doit cesser. Pour la pionnière, la voix des footballeuses doit porter plus loin, plus fort. Comme les footballeuses espagnoles en grève, comme les américaines en procès contre leur fédération pour discrimination salariale, un combat dans lequel elles ont rallié nombre de leurs homologues masculins. Des voix fortes, c’est ce qui manque encore. Une Megan Rapinoe qui porte haut les valeurs du football féminin, comme vecteur d’accueil et d’intégration de toutes celles qui veulent jouer, quelque soit leurs origines, leurs croyances, leurs orientations sexuelles. La Ballon d’Or 2019 s’est également engagée aux côtés d’Elisabeth Warren lors des primaires démocrates. Une voix également comme celle d’Ada Hegerberg, qui boycotte la sélection norvégienne pour cause d’inégalité de traitement entre équipes masculine et féminine et prend, sans relâche, la parole sur la place des femmes dans le football.

À Frisco, Texas, Megan Rapinoe s'apprête à affronter l'équipe japonaise, le 11 mars 2020. | Ronald Martinez / AFP

Le 11 mars dernier, face au Japon, Megan Rapinoe et ses coéquipières ont joué le maillot à l’envers pour protester contre leur fédération et les écarts de salaire avec les hommes (crédit photo Ronald Martinez / AFP )

Pour Annie Fortems, les joueuses sont encore trop cantonnées à la suscitation de vocations. On les voit dans des spots télévisés pour « banaliser » la pratique :

« Bien sûr que c’est indispensable de montrer aux petites filles qu’elles aussi peuvent jouer au football. Cela augmentera notre vivier de joueuses, mais il faut à présent aller plus loin ».

Plus loin, ce sont les mesures fortes « radicales », prônées par Annie Fortems. Professionnalisation de toutes les joueuses de D1 et D2. Salaire d’au moins 10 000€ en D1. Et à ceux qui pointent le fait que le football féminin n’a pas encore trouvé son modèle économique, Annie Fortems rétorque qu’il est à présent temps de partager les ressources entre football féminin et masculin, puisque la pratique des hommes passe avant celle des femmes depuis un siècle. A ce titre l’idée d’imposer 50% de sport féminin à la télévision est à ses yeux une bonne idée, mais qui ne doit pas servir de prétexte pour ne pas faire évoluer la situation financière des sportives.

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Pour Annie Fortems, fondatrice de Juvisy, le football féminin doit sortir du « C’est déjà bien ce qu’on a » (crédit photos Florence Brochoire)

Sarah M’Barek alerte de la nécessité de ne pas s’endormir. L’Angleterre, les Pays Bas, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne mettent un coup d’accélérateur. Dans ce football féminin qui connaît au début de ces années 2020 un réel essor, il ne faut pas se laisser distancer. Il est important de laisser une place plus grande aux personnes de terrain, celles qui se consacrent depuis des années au football féminin et qui connaissent parfaitement ce domaine. « Nous avons à présent la chance d’avoir des personnes qui se consacrent aujourd’hui au football féminin non par défaut, mais par vocation. Il est important de les écouter. La grève des joueuses de Guingamp en février 2018 ne disait pas autre chose. C’était un message envoyé à nos dirigeants sur la situation réelle des joueuses ». 

Il n’est plus temps de se contenter de ce qu’on a.  Le 29 mars 2020, le football féminin en France aura 50 ans. L’âge rebelle.

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