Le coronavirus, ou la chance pour le sport de se réinventer

La crise sanitaire a mis le monde du sport sur pause. Une occasion pour lui de se réinventer. En attendant, les inquiétudes sont grandes pour le sport féminin et le foot féminin, bien plus fragilisés et en danger que le sport masculin.

Le printemps approchait, le froid de l’hiver s’adoucissait. Les restaurants et bars étaient pleins. Et puis, plus rien. La pandémie de Covid-19 a confiné la majorité des pays et a mis le monde sur pause. Tous les secteurs ont été touchés, certains vont avoir plus de mal que d’autres à se relever de cette crise. Mais aucun domaine n’y a échappé. Même pas le monde du sport, qu’on croit souvent intouchable, un peu hors temps, hors de la vie quotidienne. Alors que beaucoup de sportifs se préparaient aux Jeux Olympiques 2020 de Tokyo, ils ont été coupés dans leur élan : athlètes confinés chez eux, plus de compétitions, plus de matches en direct à la télévision, plus d’entraînement, plus rien…

Le football masculin se préparait pour l’Euro 2020, le football féminin profitait de la vague de popularité créée par la Coupe du Monde 2019. Mais le coronavirus est venu chambouler tout ça, et le football va peut-être devoir se réinventer. Pour Le Monde, dans son article intitulé « Un plan d’urgence ne suffira pas, il faut un New Deal pour le football« , la crise fragilise le modèle du football, menace d’effondrement son industrie et bouleverse ses valeurs et son système. Pour Aleksander Ceferin, président de l’UEFA, « plus rien ne sera comme avant, après cette année terrible« . En effet, le football a vu baisser ses recettes, les flux liés aux transferts sont menacés, et Canal+ a annoncé le non-versement de la dernière traite pour la saison de L1. Plusieurs clubs ont dû prendre des décisions en conséquences, comme baisser les salaires des joueurs par exemple, leur principale dépense. Peut-être que ce monde du football sera amené à réfléchir, à revoir son économie, à devenir plus raisonné, plus solidaire et moins inégalitaire. C’est en tout cas le souhait de beaucoup, comme l’entraîneur Carlo Ancelotti qui confie au Monde :

« J’espère que cela nous changera tous, à commencer par le football ».

Le football féminin, relégué sur le côté ?

Mais nous parlons bien ici de football masculin. Comme d’habitude, le monde ne s’inquiète que pour celui-ci, considéré comme la norme du football. Et le football féminin repasse de la lumière à l’ombre. Pourtant, sa situation est bien pire. La Fifpro, syndicat international des joueurs, a alarmé que « le foot féminin subirait beaucoup plus les effets de la crise que le foot masculin« . Un article de La Dépêche alarme également que « Le foot féminin français est en grande difficulté« . Le New York Times déplore quant à lui que « le foot féminin était en train de vivre son moment, puis que le temps s’est arrêté« . En effet, depuis l’effervescence de la Coupe du Monde 2019, le football féminin faisait parler de lui : les joueuses sont connues, le nombre de licenciées dans les clubs a augmenté, leur visibilité s’est améliorée, les droits TV s’y sont mêlés… La Women’s Super League était sur le point d’annoncer un gros contrat de diffusion TV. L’événement semblait avoir créé un élan, mais la pandémie a été un révélateur de la fragilité du système de la pratique. Pour Béatrice Barbusse, sociologue et Secrétaire générale de la Fédération Française de Handball, « le sport féminin est depuis longtemps une variable d’ajustement qui ne récolte que les miettes… et en effet il était à prévoir qu’avec la crise, cela n’allait pas aller dans l’autre sens« .

D’abord, on se rend compte que les joueuses ont disparu de l’actualité. On parle de la reprise des joueurs, mais pas d’elles. Olivier Blanc, responsable de la section féminine de l’OL, atteste : « Le foot féminin manque de reconnaissance et de l’exposition qu’il mérite en général et là, par la force des choses, il disparaît de l’actualité. » En Espagne, la Fédération a carrément maintenu la ligue masculine, qui reprend en juin, mais a annulé la ligue féminine, alors qu’il restait 8 matches à jouer. Les joueuses espagnoles ne se sentent pas considérées comme des professionnelles, et se comparent même à des enfants : « Le football féminin est comparable à une ligue de jeunes. Les conditions dans lesquelles nous jouons sont celles d’amateurs et non celles d’une ligue fédérale. » En Suisse également, l’ASF a décidé d’arrêter tous les championnats sauf la Super League et la Challenge League, les ligues masculines, alors que la fédération nous assurait en mars que les joueuses ne seraient pas sacrifiées.

Aussi, on se rend compte que le football féminin peut vite être mis de côté pour laisser la place aux messieurs. Ainsi, l’Euro féminin qui devait avoir lieu en 2021 a été décalé à 2022 pour permettre aux hommes de jouer le leur en 2021 au lieu de 2020. Et ce, sans la moindre prise en compte de l’avis des joueuses : Jessica Fishlock, internationale galloise de 33 ans, a ironisé sur Twitter : « Je suis trop vieille pour un report en 2022« .

La crise inquiète aussi la pratique à cause de sa précarité. En effet, selon un article de la BBC intitulé « What will be the impact on women’s sport ?« , les contrats sont généralement plus courts chez les femmes, qui font donc face à moins de stabilité et de sécurité. La durée moyenne d’un contrat chez une femme est de 12 mois, la menace de la précarité est donc beaucoup plus présente que chez les hommes. Personne n’est sans savoir que les salaires ne sont pas les mêmes non plus. Comme l’a dit Pascal Bovis, « quand vous divisez par deux le salaire de Mbappé, il roule toujours en Ferrari. Quand vous le faites pour le joueur de N2 ou la joueuse, cela fait beaucoup plus mal. » Et pendant cette crise, hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne : en Angleterre, les joueurs du club de Manchester United, 5ème au classement de la Premier League, ont gardé le même salaire pendant le confinement, alors que les joueuses du Reading, 5ème également dans la Women’s Super League, ont été les premières dans leur division à être mises au chômage partiel. En Colombie également, les joueuses du club Independiente Santa Fe ont vu leurs contrats être suspendus pour une durée indéfinie, mais pas les joueurs. Et en Argentine, l’AFA, fédération de football argentine, a décidé d’arrêter de donner des subventions à la ligue féminine pour soutenir sa professionnalisation, n’ayant plus les moyens à cause de la crise. Sans oublier que beaucoup de footballeuses sont obligées d’avoir un second emploi à côté de leur pratique du foot, et que celui-ci aussi peut être menacé par la pandémie. Ainsi, pour raisons économiques, certaines vont peut-être devoir arrêter leur passion pour gagner leur vie.

Les joueuses comptent également beaucoup sur l’exposition médiatique, les gros évènements tels que les Jeux Olympiques qui sont annulés, et les opportunités de sponsors. Or en pleine crise, les investissements risquent de s’arrêter et de moins en moins s’intéresser au foot féminin. De plus, les clubs en difficulté financière à cause de la pandémie vont devoir faire des choix, et malheureusement selon le New York Times, les joueuses seront les premières sacrifiées et les premières dépenses qu’on arrêtera. D’après l’article suisse du Temps « En sport féminin, l’essor puis l’essorage ?« , le foot féminin est en phase de développement depuis quelques années mais n’est pas encore assez solide pour être autonome financièrement, il dépend alors beaucoup des sections masculines. La crise pourrait recentrer les priorités des sponsors et des médias vers le plus visible et le plus rentable, autrement dit le foot masculin. L’article conclut : « Parce qu’il vient systématiquement « après », le sport féminin risque d’être touché « avant »« .

Enfin, même en termes de conséquences psychologiques de la pandémie, les joueuses sont plus à risques que les joueurs. En effet, la Fifpro a réalisé un sondage qui montre que la dépression a augmenté chez les joueurs et joueuses pendant le confinement, privés de leur profession et de leur passion. Pourtant, on voit que les joueuses sont encore une fois plus touchées : ce sont 50% des joueuses qui montrent des signes dépressifs actuellement, contre 30% des joueurs. Cela s’expliquerait notamment par la précarité du foot féminin, qui rend les joueuses bien plus inquiètes et incertaines quant à leur avenir que les joueurs.

Et dans les autres sports alors ?

Bien sûr, les autres sports ne sont pas épargnés, et partout le sport féminin est menacé de plonger dans une situation encore plus inégalitaire qu’avant.
Huit représentantes du syndicat de coureuses The Cyclists’ Alliance par exemple, ont écrit une lettre à l’Union Cycliste Internationale, pour appeler « à la reconnaissance du peloton féminin« , et demander de ne pas être oubliées dans les processus de décisions quant à la pandémie. Pour la boxe, même combat. Sarah Ourahmoune, vice-championne olympique à Rio en 2016 confie ses inquiétudes à France TV Sport : « On s’adapte, on peut faire de la prépa physique, des entraînements en ligne… mais dans la boxe on respire, on postillonne sur les gants, sur le sac… Il y a des échanges inévitables. Ce qui se joue aussi en ce moment, c’est la mort des petits clubs. Les équilibres sont très fragiles. Si l’on voit moins les championnes, si leurs performances sont moins visibles, si on ne peut plus assister à des compétitions… C’est tout ce cercle vertueux, le rôle de modèle, le fait de pouvoir s’identifier à une championne, tout ce levier de motivation qui est en péril.”

« C’est le moment ou jamais pour une réflexion sur le sport d’après« 

Certaines instances sportives se veulent rassurantes. Le club de Servette en Suisse a assuré que « le football féminin est une priorité pour le SFC et le restera« . Brigitte Henriques, vice-présidente de la FFF, a quant à elle expliqué que la fédération sera attentive au foot féminin : « On sait que l’économie du foot féminin est en construction. Est-elle fragile ? Moi je dirais plutôt agile, même s’il faudra être vigilant et on le sera. » La ministre des sports, Roxana Maracineanu, s’est également dite « déterminée à ne laisser aucun acteur de côté« . Pour Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS, d’un point de vue économique, la situation pourrait être moins inquiétante que prévue : « Etant donné que le modèle économique du football féminin n’était pas encore structuré, le choc ne devrait pas être si inquiétant. Vu qu’on ne part pas de très haut, la chute est moins importante » explique-t-elle. D’autres ont même foi en le foot féminin pour profiter de cette crise. C’est le cas d’Amanda Vandervort, directrice du foot féminin à la Fifpro, qui pense que la valeur sociale du foot féminin va permettre de plus attirer les sponsors et les investisseurs qui vont devoir faire des choix en temps de crise, et que le foot féminin peut aller avec des valeurs modernes d’égalité et d’innovation, que c’est donc une bonne image de marque. Virgile Caillet, délégué général de l’Union sport et cycle, confie aussi à France TV Sport que le sport féminin peut tirer des avantages de la crise :

“Certains annonceurs ont déjà fait le choix d’aller vers le local, le sport amateur, y compris pour le sport féminin. Pourquoi ? Parce que cette crise révèle aussi un besoin de proximité immédiate, les marques ont besoin d’être en relation avec leurs consommateurs. L’image de la pratique féminine a aussi changé, elle attire en termes d’image et, c’est une réalité, coûte moins cher. Sans compter que l’impact risque d’être moins difficile à amortir car les filles ne sont pas dépendantes, comme les hommes, des droits TV.”

Pourtant, la période inquiète, et pour Carole Gomez, c’est « le moment ou jamais pour entamer une grande réflexion sur le sport d’après« . Alors quelles solutions pour le sport d’après, et surtout le foot féminin d’après ?

Le Temps, dans un article intitulé « Réinventer un sport-spectacle sans public« , écrit qu’il est « urgent de repenser le modèle organisationnel et économique de ces évènements sportifs« . L’article propose trois axes de propositions pour adapter le sport à la crise sanitaire : organiser dès maintenant les matches à huis clos, imaginer des solutions pour faire vivre aux fans des expériences virtuelles en direct, et repenser une gouvernance partenariale plus solidaire. En effet, face à une baisse des revenus des organisateurs et des sportifs professionnels, une gouvernance partenariale plus solidaire est nécessaire pour aider les plus vulnérables comme les joueuses par exemple, plus modestes et moins médiatisées. Pour Le Monde aussi, il faut revenir à une « gestion plus mutualiste » du football, où les grosses écuries viennent en aide aux plus petits clubs, et où à terme les différences entre ces derniers disparaissent. La BBC écrit que « l’industrie doit créer une vision commune« . Tous ces articles se rejoignent sur le fait qu’il faut de l’organisation groupée, de l’entraide et de la solidarité.

On peut aussi s’inspirer de ce que font d’autres pays, comme la Corée du Sud, qui a repris les matches dans des stades vides… mais avec des bustes de spectateurs imprimés sur des banderoles déployées dans les tribunes, qui donnent illusion aux joueurs d’avoir un public. Mais attention, même sur des banderoles, le public est masqué !

Pour Carole Gomez, alors qu’il n’y a plus ni son ni image sur le foot féminin depuis le confinement, c’est le moment d’appeler à une grande réflexion sur le sujet :

« Le modèle du foot masculin n’est pas viable, et il nous a fallu une pandémie pour nous en rendre compte. Ce serait dommage de partir dans la même direction pour le foot féminin. Nous n’avons pas les solutions toutes trouvées, mais il faut créer des consultations, des groupes de travail, produire des documents avec des propositions. Entamer enfin une vraie réflexion sur le sport d’après.« 

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