Emma Hingant – Une arbitre française chez les Scots

Emma Hingant, ancienne joueuse de champ et désormais arbitre en Ecosse, fait partie du paysage footballistique féminin européen. Amoureuse du ballon rond mais aussi critique passionnée et observatrice privilégiée du monde du football pratiqué par les femmes, elle fait partie du 11 Foot d’Elles. Rencontre avec une nantaise de coeur !

La passion pour le football d’Emma débute avec son père, encore enfant. Ils jouent dans le jardin et elle commence à nourrir de l’amour pour la discipline. Mais il y a quelque chose de tabou pour une fille de jouer et d’aimer le football : “En fait, je n’en parlais pas à mes copines. C’était mon petit secret. A l’époque, être une fille et jouer au foot, c’était passer pour quelqu’un de bizarre, ou un garçon manqué. On n’avait pas vraiment de role-models ni de références et il était impossible de tomber par hasard sur du football féminin à la télé. Au lycée, j’ai choisi de faire un trimestre de football, mais ce n’était pas encore ça, réellement : les filles qui avaient choisi le foot ne s’y connaissaient pas et jouaient par défaut plus que par passion.”

Elle ne connaît cependant pas le rejet : dans la cour de récréation, elle joue avec son meilleur ami avec une balle de tennis en guise de ballon, interdit par les pions, jusqu’à ce que la balle termine chez le voisin.

C’est en s’envolant du territoire qu’Emma parvient à se libérer du carcan social : elle part étudier un semestre, en 2000, dans une petite université du Missouri, Westminster College, qui dispose de sa propre équipe de soccer féminin. Elle s’y inscrit et c’est la confirmation : désormais, peu importe où elle était, elle apporterait le football avec elle. Son début de carrière footballistique se fait sur le champ, et elle alterne les positions, passant de milieu à arrière droite, puis arrière gauche, pour même s’essayer une saison dans les buts – “une catastrophe”, nous confie Emma en riant -. Elle repart à l’étranger dès 2004, d’abord en Irlande, jusqu’à son terminus, l’Ecosse, et joue au football dans ces deux pays, coéquipière d’internationales irlandaises pour un temps.

L’arbitrage dans le coeur

Pourtant, c’est l’uniforme rayé qui l’attire. Les arbitres qu’elle rencontre, en Irlande, lui signifient qu’ils ne croient pas du tout en un recrutement féminin. C’est en Ecosse qu’elle a le déclic : il y a plus d’arbitres féminines et il y a même une française. L’évidence s’impose : si cette dernière était bien parvenue à son poste en Ecosse, pourquoi Emma ne le pourrait pas ? Le déclic se fait lorsqu’elle passe près de 6h à conduire ses coéquipières pour un match dans le nord de l’Ecosse, pour qu’elle ne joue elle-même que trois minutes. Un arbitre joue 90 minutes, et c’est garanti. Elle passe la formation et devient alors arbitre.

Quelques années après avoir foulé le gazon ensemble, Emma, qui travaille pour l’UEFA en parallèle, rencontre à nouveau l’irlandaise Niamh Fahey pour une interview, pour le 8e de finale de la Champions League, Glasgow v. Chelsea. Là encore, l’évidence la frappe : si son ancienne coéquipière jouait aujourd’hui la Champions League, qu’avait-elle de plus que la Frenchie ? C’est un renouveau dans sa carrière : elle se relance avec passion et acharnement dans l’entraînement et dans ses objectifs.

« Être arbitre, c’est aussi être un athlète »

A 37 ans aujourd’hui et 8 saisons passées à arbitrer, les hommes comme les femmes, jeunes et seniors, sur la touche comme en arbitre centrale, elle estime avoir donné le meilleur d’elle-même. Et même si elle n’est pas Bibiana Steinhaus, elle reste satisfaite de sa carrière. “Je ne me contente pas d’un seul entraînement par semaine. Être arbitre, c’est aussi être un athlète. C’est tenir 90 minutes de jeu, si ce n’est plus, être capable de faire physiquement front et ne pas être essoufflée dès la seconde période. En deuxième division, il n’y a pas d’arbitre assistant, il faut donc être capable de suivre l’action et être à l’affût des hors-jeux. »

Mais finalement, c’est quoi être arbitre, à part occuper la place encore moins glamour pour le grand public que celui de gardien ? “Être arbitre, c’est aussi se découvrir soi-même. Bien sûr, il y a de très bons souvenirs, comme lorsqu’on arbitre une finale de coupe de Premier League féminine et que tout se passe bien. On est aussi en première ligne quand il y a des réclamations ou quand le match bascule sur un fait de match et un carton ou une sanction. Ce que les gens parfois oublient c’est qu’en tant qu’arbitre – en tout cas, c’est ma philosophie – nous sommes neutres. Et nous sommes intègres. Nous jugeons des faits, pas des équipes. Je me suis découverte moi-même, parce qu’en réalité, je suis quelqu’un qui ne va pas facilement vers les autres. Mais quand on est sur le terrain et qu’il y a besoin d’intervenir, on n’a pas le temps de penser à la timidité : on doit être là, on doit se faire respecter. C’est un monde dur, par exemple, chez les hommes, l’impact physique est indéniable, et les situations peuvent dégénérer très rapidement. Il faut donc être en mesure de prendre les bonnes décisions le plus rapidement possible. Honnêtement, j’ai arbitré 350 matches et je n’ai eu qu’une seule fois un problème. C’était un joueur, un homme, qui disait, après le signalement d’un hors-jeu, que “women shouldn’t be referees”. Les femmes ne devraient pas arbitrer.J’étais tellement sidérée que je ne suis pas intervenue. C’est vraiment mon seul regret dans ma carrière, ça m’a travaillée tout le match, mais j’ai laissé passer ce fait là. Je m’en mords les doigts aujourd’hui.

« Il faut savoir aussi résister à la banalisation du sexisme au stade »

Nous ne sommes pas nombreuses en tant que femmes arbitres. Par exemple, nous nous occupons nous-même du recrutement. Il nous arrive d’arbitrer des tournois masculins, mais, par exemple, dans les tournois mixtes, comme le tournoi d’écoles américaines au Moyen-Orient auquel j’ai participé, on a préféré rester sur l’arbitrage féminin. Simplement parce qu’on avait commencé le premier jour avec des filles et qu’on voulait vraiment voir jusqu’où elles iraient. Au final, il y a très peu de problèmes, en tout cas en Ecosse. Il faut juste savoir aussi résister à la banalisation du sexisme au stade et ce problème doit être adressé, mais par la FIFA : nous n’avons pas la main sur le stade, sauf en cas d’extrême nécessité, c’est-à-dire jusqu’au moment où on estime que nous sommes physiquement menacé. C’est déjà arrivé, on a appelé les flics parce qu’un spectateur était vraiment énervé.

Cette situation devrait changer, mais pour l’instant par exemple, nous sommes majoritairement confrontées au manque d’éducation et d’information par rapport aux jeunes filles. Nous nous occupons nous-même du recrutement dans les écoles, par exemple.”

L’avenir, elle le voit avec une certaine prudence, notamment pour le football féminin : “mes craintes sont nourries par ma passion pour le football féminin. Avec tout le respect que je dois aux hommes, le football féminin a conservé la noblesse du sport, qu’on a un peu perdu avec la folie médiatique et financière autour des grands joueurs. Je crains que cette noblesse se ternisse si on atteint ce niveau financier.”

Et un dernier mot pour les filles qui voudraient devenir arbitre ? “Jouez d’abord, arbitrez ensuite !” Ce sera fait.  

 


Crédits photo : Craig Doyle

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