Capitaines Engagées : Christine Sinclair, l’étendard rouge sang

Dans le Grand Nord Canadien, elle est une héroïne du football. Symbole fort du Canada Soccer Association, Christine Sinclair est un exemple, tant sur qu’en-dehors du terrain, à de nombreux niveaux. Découvrez le parcours de la capitaine emblématique venue du froid.

S’il y a bien une rivalité aussi spectaculaire que passionnante dans le football pratiqué par les femmes, ce sont bien les grands derby nord-américains : quand les Yanks rencontrent les Canucks, les passions se déchaînent – en témoigne ainsi le traitement réservé à Sidney Leroux, transfuge canadienne devenue titulaire puis championne du monde avec l’équipe Américaine, par les Voyagers Canadiens -. Pendant de longues années, les deux grandes figures de proue des deux équipes adverses font de ces affiches un délice : Abby Wambach dans un coin, la force brute, la passion dévorante et les vieux démons aux basques, contre Christine Sinclair, la fille simple de Burnaby, Colombie-Britannique, avec ses grands yeux clairs et sa démarche singulière. Les deux sont des génies et le jour et la nuit en termes de personnalités. Wambach raccrochera péniblement les crampons en 2015, tandis que Sinclair continue d’enchaîner les records et les titres avec les Portland Thorns et les Canucks. Sinclair soufflera ses 36 bougies en France, le 12 juin prochain. Elle est actuellement la détentrice du record de buts marqués, tout genre confondu, encore en service, à 9 buts derrière le record absolu chaudement installé par Wambach.

Christine Sinclair : l’héroïne du grand Nord et le symbole du renouveau

Les apparences sont trompeuses. Sinclair a beau être une femme extrêmement discrète quoiqu’espiègle en-dehors des terrains, il suffit que la flamme s’allume sur la pelouse pour que la machine à but soit lancée. A 35 ans, si Sinclair n’est plus aussi rapide et sur tous les fronts qu’auparavant, elle compense par sa technique, toujours aussi impressionnante. Et surtout par une grande humilité : elle ira plutôt chercher la dernière passe plutôt que tenter bêtement de marquer seule. La reconversion en 9 fait aussi partie du programme de Sinclair, elle qui soutient en conférences de presse qu’elle n’est pas prête à partir à la retraite.

Mais Sinclair, ce n’est pas uniquement une éthique irréprochable, première à arriver à l’entraînement, dernière à partir – elle a d’ailleurs le soccer dans la peau, quasiment née sur un terrain, puisque sa mère, alors coach pour une équipe féminine, doit faire un détour sur le chemin du retour de l’hôpital où Sincy est née pour prendre des nouvelles de son équipe -. Elle a été la clé de la reconstruction de l’équipe Canadienne et du renouveau de la flamme des Voyagers derrière leur équipe féminine. Explications.

En Allemagne, pour la Coupe du Monde Féminine 2011, le Canada, sous les ordres de Carolina Morace, échoue en phase de poule et vit sa pire carrière de tous les temps en finissant dernier de son groupe. Le seul but marqué sera celui de Christine Sinclair, dans le match d’ouverture contre l’Allemagne. Elle a le nez cassé et finira la compétition avec ce masque de Batman sur le visage. Quand le coup de sifflet final retenti, Sinclair s’effondre, en larmes, son masque à côté d’elle, une mine boudeuse sur le visage.

Le destin de Sinclair et de l’équipe du Canada est lié avec celui d’un Anglais, exporté en Nouvelle-Zélande, un petit hobbit avec un accent étrange, John Herdman. Quand Morace est remerciée, c’est Herdman qui prend la tête de l’équipe. Une équipe découragée, qui préfère rejeter la faute sur l’autre et se laisser aller à l’adversité pour ne pas se remettre en question. Et son arrivée va tout changer.

Herdman le décrit très bien dans son TED Talk délivré à Vancouver. Il y avait, pour ce recrutement, un enjeu plus fort. Celui de rassembler l’équipe et leur redonner le goût du maillot. Alors Herdman rassemble les filles, lors des premières réunions. Il se présente. Puis leur montre une photo. Celle d’une Sinclair abattue, inconsolable, une Sinclair qui a perdu sa foi. Son pire moment dans sa carrière, confiera-t-elle au New York Times. « Qu’est-ce que vous voyez sur cette photo », leur demande John. Et en quelques minutes, il n’y a plus un oeil sec dans la salle. Ce jour-là, les joueuses, le staff et John font une promesse solennelle à Sinclair : ils promettent de la faire pleurer à nouveau. Mais pas comme ça. Elles osent alors dire ce qui doit être dit : elles ont laissé tomber leur capitaine. Elles ont échoué et ont trahi sa confiance, depuis dix ans.

Elles se remettent alors au travail. Nous sommes fin 2011.

« John, pas besoin d’y aller. Sinclair leur a parlé. »

Londres 2012, les JO. Les Canadiennes finissent premières de leur groupe et retrouvent leur meilleur ennemi en quart, les USA. Dans un des meilleurs matches de football, les Américaines arrachent la victoire à quelques secondes près, pendant que Sinclair inscrit un triplé, au cours de 120 minutes haletantes. L’or ne sera pas au rendez-vous. Mais cela ne veut pas dire qu’elles repartiront bredouille. Sinclair prend les filles à part dans les vestiaires et leur fait bien passer le message : « On n’est pas venues ici pour rien. Alors on va donner tout ce qu’on a et on va la chercher, cette médaille de bronze. Je ne repars pas de Londres sans elle. » Herdman revient de la conférence de presse et croise Maeve Glass, la responsable de l’équipement de l’équipe, en pleurs. « John, pas besoin d’y aller. Sinclair leur a parlé. »

Les Françaises avaient humilié le Canada 4-0 lors de la Coupe du Monde 2011. Elles se retrouvent dans une lutte féroce qui tient en échec les deux adversaires. C’est Diana Matheson qui arrache la victoire in extremis et permet aux Red de repartir la tête haute de la compétition, en chantant The Power of Love de Céline Dion dans les vestiaires. Nous sommes en 2012 et en un an, Herdman a remis les Canucks sur les rails. Et la légende continue. C’est toujours autour de cette héroïne symbolique, faite officier de l’Ordre du Canada, que l’équipe continue de se battre. En 2016, à Rio, elles réitèrent l’exploit. Deux médailles de bronze en série pour les Canadiennes, alors que les Américaines se plantent en quarts de finale. Parce que les « young guns » qui constituent l’équipe savent pourquoi elles se battent. Pour cette philosophie du « True North, strong and free », incarnée dans Sinclair, en permanence à 120% de ses capacités, et chanté dans l’hymne national. Une philosophie mise en place par John Herdman.

A travers tout le pays, les Canadiens admirent Sinclair. Elle est aussi l’incarnation de l’esprit Canadien. En 2016, aux côtés d’Alex Morgan et de Stephanie Catley, elle fait partie des premières joueuses à figurer sur une jaquette FIFA aux côtés de leurs homologues masculins (et les seules, à vrai dire).

Officier de l’Ordre du Canada en croisade contre la sclérose en plaques

Et elle ne s’arrête pas là. Sinclair utilise sa plateforme pour sensibiliser les Canadiens à la Sclérose en Plaques, maladie dont souffre sa mère depuis que Sinclair a 12 ans, son role-model, une femme forte qui a su faire face à la perte consécutive de son mari, son père, sa mère et son frère, en l’espace de quelques mois. Sinclair lui rend visite aussi souvent que possible, dans cette maison de soin à Vancouver où elle oscille entre fauteuil roulant et lit, 20 ans plus jeune que la plupart des autres résidents. De Portland, où elle évolue pendant la saison régulière de NWSL, il y a 5 heures et demi de route pour atteindre le bel horizon de Vancouver, capitale de la Colombie-Britannique. Et à chaque visite, elle voit son héroïne perdre petit à petit du terrain sur la maladie. « Ma mère est mon héroïne. Elle était une grande athlète, comme moi. Elle a été mon coach, puis la présidente du club où mon frère et moi jouions quand nous étions plus jeunes. Elle n’a jamais laissé la maladie l’affecter et a trouvé dans la sclérose en plaques son plus grand adversaire », confie Sinclair à MS Blog. Elle décide alors de sortir de sa zone de confort pour venir en aide aux autres patients, à travers la campagne « Burgers to beat MS Day », où 2 dollars canadiens sont reversés pour la recherche pour chaque burger Teen acheté, en partenariat avec la chaîne de fast food A&W. Elle utilise aussi sa notoriété comme levier de connaissance.

Si la recherche est encore loin d’avoir trouvé une solution à cette maladie, Sinclair continue à s’investir. Capitaine sur le terrain, officier de l’Ordre du Canada en-dehors, son histoire est d’abord et avant tout celle d’une femme, comme les autres.


Crédits images : Getty / CNW Group/A&W Food Services of Canada Inc. /

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