Ayat Najafi : « Jouer au foot est un droit basique, mais des femmes se battent encore pour l’acquérir »

Des femmes qui jouent au foot ? En cette période de Coupe du monde, on en voit tous les jours, et heureusement ça n’étonne plus vraiment. Pourtant, ce droit qui nous paraît basique n’est pas acquis par tout le monde. En Iran, des femmes se battent pour jouer, et même pour aller voir des matchs. Ayat Najafi, en 2008, s’est démené pour organiser une rencontre entre l’équipe féminine iranienne et une équipe allemande. Le réalisateur iranien en a fait un film, Football Under Cover, qui loin d’être démodé, évoque la place des femmes dans le sport et dans la société en général, en dépassant les simples frontières françaises. À l’occasion du Festival Foot d’Elles, il se replonge dans ce film, qui sera diffusé le 27 juin à Grenoble.

Foot d’Elles : Pourquoi s’être intéressé à la pratique féminine du football et en avoir fait un film ?

Ayat Najafi : Cela faisait longtemps que je m’intéressais à l’histoire des femmes et à leur place dans la société. Mais je ne savais pas qu’il existait du football féminin en Iran. Alors quand un ami me l’a appris, j’ai été surpris, et je me suis dit que c’était un bon sujet de film. Personne ne connaît ces filles, mais en réalité elles se battent beaucoup pour jouer, pour changer les choses. J’ai trouvé cela très inspirant. J’ai écrit un scénario, et j’ai cherché des actrices qui pouvaient jouer au foot. Et puis, j’ai changé de stratégie, je voulais plutôt des joueuses de foot qui pouvaient jouer dans un film. Ce petit film a été montré au festival de Berlin en 2005. Il n’y avait que deux films sur le foot féminin, celui de Marlene Assmann sur une équipe de Berlin, et le mien. On s’est rendu compte que même si les deux pays avaient des approches de ce sport très différentes, on avait beaucoup en commun. Donc on a décidé d’organiser une rencontre entre ces deux équipes, entre ces deux mondes différents, et d’en faire un film.

FE : Est-ce que ce film est parvenu à changer un peu les mentalités sur le football en Iran ?

AN : Vous savez, ce pays représente 80 millions de personnes, aucun film ne peut réussir à changer les mentalités de 80 millions d’individus ! *rire Mais je pense qu’il a modifié la réception du foot féminin, et il a permis à cette pratique de continuer. Avant cela, les femmes n’avaient pas le droit de jouer avec un voile pendant les matchs internationaux. Le film a fait naître une discussion entre la fédération iranienne et la FIFA, et cette dernière a commencé à penser que si ces joueuses n’avaient pas d’autre choix, si les règles du pays étaient ainsi, alors il fallait le respecter et les laisser jouer dans la tenue de leur choix.

Dans le film, on voit que les hommes ne sont pas autorisés à assister au match des Iraniennes contre les Allemandes. C’était important pour vous de laisser les femmes entre elles, en non-mixité ?

Oui c’était un principe fondamental pour moi. Le film veut mettre en lumière le fait que la société iranienne essaye de séparer les hommes et les femmes, de leur donner différentes positions, différentes conditions. J’ai voulu questionner ce système, questionner cette norme selon laquelle les femmes n’ont pas le droit d’aller voir un match de foot en Iran. On a essayé d’insister sur le fait que les hommes ne pouvaient pas aller voir ce match, puisque normalement c’est l’inverse. Le film veut vraiment interroger et déconstruire cette situation discriminatoire entre les genres.

Vous avez réalisé Football under cover en 2008. Est-ce qu’en 11 ans la situation a évolué ? Est-ce que les femmes ont maintenant le droit de se rendre dans des stades ?

La situation est très compliquée. Si l’on se fie à la loi, oui elles ont le droit. Mais en réalité, elles rencontrent encore des problèmes pour entrer dans les stades. Les autorités iraniennes essayent de les en empêcher. Elles se déguisent en hommes pour les matchs, certaines parviennent à passer la sécurité, d’autres non.

Est-ce que vous pensez que la Coupe du monde de cet été et toute la médiatisation que l’on trouve autour peuvent changer les choses jusqu’en Iran ?

Je pense que les choses sont déjà en train de bouger. Avant, le football féminin n’était jamais représenté dans les médias iraniens, aujourd’hui on commence à voir des images dans les émissions de TV les plus populaires. On trouve des équipes féminines dans tout le pays, la plupart des grands clubs accueillent maintenant des joueuses. Je ne pense pas que les plus gros changements viennent de la Coupe du monde. Mais il est vrai que cette compétition peut jouer un rôle moteur. Notre équipe iranienne n’a pas réussi à se qualifier, mais c’était la première Coupe du monde à laquelle elle a tenté de participer. Je pense que les joueuses ont beaucoup appris avec ces qualifications, et en sont ressorties encore plus motivées pour la prochaine Coupe du monde.

Qu’est-ce que cela représente pour vous de voir votre film dans le Festival Foot d’Elles ?

Je suis content de prendre part à une lutte qui me tient à cœur et de défendre une cause à laquelle je crois. Je suis très fier que Football Under Cover soit encore projeté, qu’il puisse encore offrir des choses au football féminin et aux femmes activistes qui militent pour leurs droits. C’est vraiment un honneur pour moi. Mais je suis également un peu triste. Je l’ai commencé il y a 14 ans, et c’est désolant de voir que tant d’années après nous devons encore nous battre pour un droit qui devrait être basique. Je lutterai toujours pour tendre vers une égalité absolue entre les différents genres et les différents groupes de personnes.

Léane Burtier

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