Au firmament mondial, et petit poucet européen : les paradoxes du football féminin suédois

Lors du Mondial en France en juillet dernier, peu étaient ceux qui auraient misé une couronne suédoise sur une médaille pour les Blagult, la sélection féminine suédoise de football. Elles ont pourtant fini troisièmes, battant les Anglaises de Lucy Bronze, Ellen White et consort dans la petite finale. Le football suédois, plus performant que le football français, allemand, ou anglais ? 

Au commencement, 1917

1917 Lindesberg, ville située à deux cents kilomètres à l’Ouest de Stockholm. Pour la première fois en Suède, une équipe de femmes foule un terrain de football. Leur nom: le club de football féminin de Lindesberg. Leur adversaire : l’IFK Lindesberg. Une équipe d’hommes, d’un certain âge. Ce jour-là, un millier de personnes assistent à la rencontre, les médias aussi sont là. On est en pleine Première guerre mondiale.

En cette année 1917, des scènes similaires se déroulent à Gävle et Sandviken (170 km au nord de Stockholm). Même configuration toujours : équipes de jeunes femmes face à des hommes mûrs. Des matchs sans enjeu, si ce n’est caritatif. Les bénéfices de ces rencontres sont reversés à des œuvres de charité. 

L’histoire rappelle celle observée ailleurs en Europe, en France, en Italie. Au cœur de la Première guerre mondiale, des femmes s’autorisent pour la première fois à frapper dans un ballon de football. 

Mais comme ailleurs en Europe, premiers matchs, premières hostilités. 

À Göteborg, Hugo Levin, personnalité locale importante, répond aux aspirations des femmes à jouer au football en leur conseillant de s’adonner au bandy (sorte de hockey joué sur un terrain de football) ou au hockey. C’est qu’en ce début de XXème siècle en Suède, le football est perçu comme le sport viril par excellence. Un sport de contact. Donc d’hommes. Une sorte d’école de la masculinité permettant aux garçons de devenir de vrais hommes.

Au lendemain de la Première guerre mondiale, dans ce monde confus et chaotique où les frontières ont été redessinées et les jeunes hommes décimés, on cherche l’ordre et la stabilité. Des repères. Il n’est pas question de brouiller la ligne de démarcation entre masculin et féminin. Le major Viktor Balck, officier suédois, un des premiers membres du comité olympique, appelé le père du sport suédois, y va sans détour : « C’est contre la féminité de donner des coups de pied ».

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Ce n’est féminin de donner des coups de pieds, telle est l’opinion qui conduit à éteindre la football féminin en Suède au début du XXème siècle. Crédit photo : Populär Historia

C’est ainsi qu’en Suède comme ailleurs en Europe, la première vague de pionnières s’éteint. Les fédérations de football les unes après les autres brandissent la même interdiction à l’endroit des femmes.

Commence une longue hibernation footballistique, à peine interrompue dans les années 50, à Umeå, ville proche du cercle polaire. Un journal local à l’idée d’organiser un tournoi de football, une version hommes, une version femmes, durant deux années consécutives (1950-1951), entre quatre équipes. L’expérience ne connaîtra pas de lendemains. On ignore pourquoi.

1966 : les filles d’Öxabäck

L’histoire du football féminin reprend soudain en 1966, dans une commune de deux cents habitants située dans le district du Västergötland, au sud de Göteborg : Öxabäck. 

Öxabäck en Suède, c’est Juvisy, c’est Soyaux. C’est une bande de filles, sœurs, épouses de footballeurs qui décident que leur tour est venu. Elles créent une équipe de football féminin, composée essentiellement de femmes travaillant dans l’usine textile du coin. Elles obtiennent l’aval de l’association sportive locale. Et ça c’est fondamental. En Suède, les associations sportives jouent un rôle clé dans la promotion du sport. Ce sont elles, sous l’impulsion de leurs bénévoles, qui créent des sections sportives, les soutiennent, mettent à disposition des structures, des terrains. Ces associations sont enracinées à la vie des villages, dans tout le pays. Elles s’inscrivent dans une organisation du sport extrêmement décentralisée : la fédération nationale, relayée en fédérations locales, dont le rôle est d’appuyer les associations sportives locales. 

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Les filles d’Öxabäck font figure de pionnières en Suède, en créant leur équipe de football en 1966.

En Suède, l’impulsion du football féminin est venue du plus petit échelon. 

Les filles d’Öxabäck poussent. Elles en ont assez de jouer contre des vieux. Elles lancent un appel dans tout le Västergötland, pour que des équipes adverses se constituent, qu’elles trouvent enfin contre qui jouer. En 1968, le premier championnat du Västergötland voit le jour autour de six équipes. Öxabäck écrase tout sur son passage et remporte la compétition jusqu’en 1974 non stop. 

Les filles d’Öxabäck essaiment. Le mouvement est lancé et ne s’arrêtera plus. Si la fédération reconnaît le football féminin en 1970, l’impulsion réelle donnée à la discipline vient du bas : des associations sportives locales, comme Öxabäck, mais également des fédérations et gouvernements locaux. Ainsi, en 1969, deux districts du pays, Närkes FF et Stockholm FF, lancent des championnats « officiels » de football féminin administrés par le gouvernement fédéral. 

Le succès du football féminin est confirmé par le nombre toujours croissant de pratiquantes. On passe de 728 licenciées en 1970 à 9 387 deux ans plus tard, et 26 522 en 1980.

En dix ans, le nombre de licenciées passe de 728 à 26 522. Source: Svenska Fotballförbundets arsbereättelser, 1970-1980

Pour autant, la pratique interpelle : on se demande si les règles du jeu doivent être les mêmes pour les hommes et les femmes, si les terrains doivent être de même grandeur, et la durée des matchs plus courte.

Pourquoi un tel succès ? 

Les années 60 et 70, sont des décennies de vastes interrogations sur la place des femmes dans la société. Les femmes s’émancipent, travaillent, et l’aspiration à jouer au football est à la jonction des sujets qui agitent la société suédoise. Les partis politiques relaient ces questionnements. Et notamment les sociaux-démocrates, alors au pouvoir. Le discours du Premier ministre Olof Palme en 1972, lors du congrès de son parti est resté dans les mémoires. Il affirme que l’égalité hommes femmes doit progresser, point de départ de nombreuses réformes, dont l’objectif  est « de créer un meilleur équilibre entre les droits, les obligations et les opportunités des hommes et des femmes».

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Le Premier ministre Olof Palme a beaucoup œuvré pour l’égalité femmes hommes. Crédit photo : Francofil

Mais ces femmes-là, que l’on accepte enfin de voir en short et chaussettes sur des terrains de football, ne sont pas des briseuses de normes sociales. Simplement des femmes aspirant à pratiquer un sport qu’elles aiment. Elles ne comptent pas parmi les têtes de file féministes. Elles profitent de leurs combats, qui façonnent une société nouvelle. Elles profitent également des ambitions suédoises en matière de sport. En 1969 est lancé le grand plan gouvernemental « Sport pour tous ». Y compris le football. Y compris pour les femmes. 

Et finalement qu’importe que la fédération suédoise de football ne soit pas particulièrement moteur dans le développement du football féminin. Les associations et fédérations locales sont le premier soutien. 

1970-2019 les années au sommet

Les conditions favorables dont ont bénéficié les footballeuses suédoises explique la place que le pays occupe sur la scène footballistique européenne. 

Depuis 1973 et leur premier match officiel contre la Finlande (0-0), les Blagult figurent parmi les nations qui comptent. Un palmarès à rendre jalouses nombre de sélections. Les Suédoises remportent cinq fois le tournoi des trois nations nordiques (Suède, Danemark, Finlande puis Norvège à partir de 1978). Elles sont finalistes de la Coupe du monde en 2003, troisièmes en 1991, 2011 et 2019.  Elles remportent l’Euro en 1984 face à l’Angleterre, emmenées par les légendaires Pia Sundhage (actuelle sélectionneuse du Brésil après avoir coaché les USA), Anette Börjesson, Helen Johansson, Elisabeth Leidinge, Ann Jansson, Lena Videkull. 

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Pia Sundhage, légende du football en Suède offre à la Suède le premier Euro de son histoire. Crédit photo Svensk Fotboll

Quand la Suède se lance dans une compétition internationale, ce n’est pas pour faire de la figuration. 

La performance lors de la dernière Coupe du monde en France s’inscrit dans cette réussite. La Suède est désormais sixième au classement FIFA. Pourtant, à y regarder de plus près, il existe un paradoxe suédois. Au classement UEFA des clubs, les résultats sont moins brillants. Le FC Rosengård, meilleur club suédois, pointe à la neuvième place, loin derrière Olympique Lyonnais Féminin et autres Wolfsburg. Le second club suédois, Linköpings FC, est 19ème. On ne parle pas du reste. De même, les déclarations de la gardienne Hedvig Lindahl après la victoire de la Suède sur l’Angleterre à l’issue de la petite finale en juillet dernier :

« C’est le même résultat qu’en 2011 mais, à titre personnel, j’ai le sentiment d’avoir mieux joué. Je crois qu’il y a huit ans, la Suède faisait partie des nations de pointe. Nous étions en avance sur les autres. Aujourd’hui, beaucoup nous ont dépassées. De ce point de vue, cette médaille représente un exploit plus important. J’en suis très fière. »

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La gardienne Hedvig Lindahl mesure combien le football féminin a évolué rapidement ces dernières années. Crédit photo : Hedvig Lindahl

L’excellent résultat de la dernière coupe du monde suscite un intérêt croissant du grand public pour leur équipe nationale. Les audiences ont été bonnes durant le dernier Mondial et les différentes enquêtes conduites par le Elite Fotball Dam, l’organisation qui regroupe les clubs des deux premières divisions suédoises, prouvent que l’intérêt du public croît, ainsi que l’intérêt des jeunes filles à se mettre au football. 

Muter ou mourir

Il n’en reste pas moins que les clubs de la Damallsvenskan sont aux abonnés absents sur la scène européenne. En Ligue des Championnes cette saison, les deux clubs suédois Piteå IF et Kopparbergs/Göteborg FC se sont fait sortir dès les seizièmes de finale. 

Le football féminin en Suède semble à l’aube d’une mutation. Il est nécessaire de changer de dimension rapidement, pour ne pas être relégué au rang de championnat périphérique. La première division nationale, la Damallsvenskan, dans laquelle évolue la majeure partie des internationales suédoises les Rebecka Blomqvist et autres Mimi Larsson, doit effectuer sa mue rapidement si elle souhaite conserver ses meilleurs talents. Le départ l’été dernier de Kosovare Asslani et Sofia Jakobsson pour l’ambitieux CD Tacon (futur Real Madrid) est peut-être le début d’un mouvement de plus grande ampleur. 

Les joueuses ne vivent pas de leur sport. Du moins très peu d’entre elles.   

Même si les salaires ont en moyenne augmenté de 57% depuis 2009, les joueuses gagnent jusqu’à 1900€ par mois. Ainsi, en 2017, seules 27% des joueuses avaient des revenus 100% liés au football, grâce notamment aux contrats de sponsoring individuel. Elles sont donc contraintes de travailler en parallèle. Cette situation est dénoncée par des syndicats tels que l’Union, par la voix de son président Martin Linder :

« La discrimination salariale est interdite depuis près de 40 ans. Depuis 1994, les employeurs doivent faire des chartes salariales pour détecter et corriger les écarts de salaires irréconciliables. Cela vaut également pour le football ».

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Martin Linder, président du syndicat Union pointe les différences de salaire entre hommes et femmes dans le football. Crédit photo : Kollega.se

Les salaires des joueuses sont pourtant le premier poste de dépense des clubs. Il représente en moyenne 62% (moyenne sur les douze clubs de première division). 

La recherche de ressources supplémentaires est donc indispensable. Le sponsoring est la première d’entre elles. A l’instar de la Première Division Arkema ou de Barclay’s first league, la Damallsvenskan a trouvé son sponsor officiel. En 2018, le groupe immobilier Obo est devenu le partenaire officiel, sur cinq ans, pour un investissement à hauteur de 3,8 millions d’euros, dont près 130 000 reversés directement aux clubs, et un million pour des projets communautaires.

De même, autre source de financement intéressante, pour la première fois cette année, les clubs qui comptaient des joueuses en sélection pour le Mondial ont pu bénéficier de compensations versées par la FIFA : l’organisation mondiale du football a prévu un montant total de 730 000€, soit trente fois moins que pour les hommes. 

Clubs cherchent ressources

Les droits de retransmission constituent également une source de revenus en hausse. En 2019, 1,3 millions d’euros ont été reversés aux clubs féminins au titre des droits télévisés (17,5 millions d’euros pour les hommes). Depuis 2015, les matches de première division sont diffusés via leur propre plate-forme obosdamallsvenskan.TV. Par ailleurs, nent group a obtenu les droits de diffusion des championnats européens majeurs (D1, Bundesliga et Super League anglaise), ainsi que les matchs de la Suède en vue de la qualification pour l’Euro en Angleterre en 2021. 

Les résultats viennent : il y a cinq ans, seuls 6% des répondants d’une enquête menée par la Elite Fotball Dam indiquaient avoir de l’intérêt pour la première division suédoise. Le chiffre grimpe aujourd’hui à 28%. Facebook et Instagram sont également utilisés comme des relais efficaces auprès du grand public. 

Cette quête de ressources est la préoccupation majeure de tous les clubs de football féminin aujourd’hui, qui n’ont pas encore trouvé leur business model. En France, on assiste à la fin des clubs 100% féminins. Ce mouvement arrivera peut-être en Suède où la mixité n’est pas de mise dans nombre de structures d’élite. Ainsi, des vice-championnes Kopparbergs/Göteborg FC, ou encore Eskilstuna United et Växjö DFF : 100% féminines. Plus intéressant Linköpings, affiliée à un club de hockey sur glace. A voir si ces structures sont pérennes à l’avenir. 

La saison qui reprend dans quelques semaines permettra d’y voir plus clair en ces temps post Coupe du monde. On saura alors si le public se pressera plus nombreux que les 500 spectateurs enregistrés en moyenne par match, si les audiences télévisées confirment les promesses enregistrées. On saura alors et surtout si la Damallsvenken parviendra à former, conserver, attirer de nouveaux talents, et si les clubs suédois parviendront à se tailler une place à la droite des géantes lyonnaises et des louves de Wolfsbourg. Les Blagult, quant à elles, n’ont qu’un objectif : voir l’Angleterre en 2021 où se déroulera le prochain Euro.

Crédit Photo Une : Figaro Sports

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