Girondines de Bordeaux : autopsie d’une mutation

Joe DaGrosa, nouveau propriétaire des Girondins de Bordeaux, l’a annoncé lors de la tournée aux Etats-Unis des Girondines en mars dernier : « On a beaucoup d’ambitions, aussi, pour les féminines, les mêmes que pour les hommes ! ». Actuelles quatrièmes du championnat, les Marine et Blanc changent de dimension. Objectif : s’installer durablement dans le gratin footballistique au féminin.

2 novembre 2019, jour quasi historique pour les Girondines de Bordeaux. Pour la première fois, les Marine et Blanc viennent à bout de leur bête noire Soyaux, les voisines charentaises, et avec la manière. Quatre buts à un, comme l’évacuation de toutes les frustrations générées par trois saisons de défaites et matchs nuls.

légende : Pedro Martinez Losa est l’entraîneur qui aura réussi à trouver la clé pour mener son équipe à la victoire face à Soyaux, crédit Twitter @PedroMLosa

Le signe que peut-être les filles entraînées par Pedro Martinez Losa ont réellement changé d’ère ? Les Girondines disputent leur quatrième saison parmi l’élite, chacune marquée par une progression. De dixièmes à l’issue de l’exercice 2016-2017, elles finissent septièmes l’année suivante pour accrocher la quatrième place à l’issue du dernier championnat (2018-2019). Les Girondines ne connaissent pas ces mouvements de yoyo perpétuel qui caractérisent les équipes en mal de stabilité, occupées à descendre, remonter le coup d’après.

Les signes qui ne trompent pas

Et cette saison plus que jamais, la volonté de s’installer dans le gratin du football féminin hexagonal semble manifeste. Les Marine et Blanc ont réussi un mercato qui a fait parler de lui dans le landernau. Les internationales Claire Lavogez et Viviane Asseyi avaient déjà rejoint les rangs bordelais la saison dernière. Cet été, d’autres belles signatures en Gironde, notamment les internationales tricolores Estelle Cascarino (Paris FC), Inès Jaurena (Paris FC), Ouleymata Sarr (LOSC), les mondialistes Charlotte Bilbaut (Paris FC), Emelyne Laurent (Olympique Lyonnais) et la pépite jamaïcaine Khadija Shaw.

légende : Les Girondines de Bordeaux ont réussi un mercato ambitieux à l’été 2019 en obtenant les signatures de Khadija Shaw, Estelle Cascarino, Ouleymata Sarr et Inès Jaurena notamment, crédit Twitter @fcgbgirls

Un effectif homogène, compétitif avec de nombreuses joueuses qui ont l’expérience du très haut niveau, et un staff pour conduire ces filles vers les sommets. En particulier, l’arrivée de l’espagnol Pedro Martinez Losa est un grand coup. Premier entraîneur étranger en D1F, le technicien de 43 ans est considéré comme une référence en matière de football féminin. Coach du RayoVallecano Madrid (2005-2011), d’Arsenal (2014-2017), entraîneur adjoint de deux équipes de NWSL entre 2011 et 2014 (Western New York Flash puis Niagara Purple Eagles), son palmarès est étoffé : une Coupe de la Reine en 2008 et trois championnats d’Espagne entre 2009 et 2011, une FA WSL Cup en 2015 et une FA Women’s Cup en 2016 avec Arsenal.

légende : Pedro Martinez Losa nommé entraîneur des Girondines en juin 2019 est considéré comme une référence dans le football féminin crédit Twitter @fcgbgirls

Enfin, la professionnalisation de l’équipe féminine est devenue une évidence. Meilleures infrastructures, qualité des soins, signature de contrats professionnels, horaires des entraînements, permettent à l’effectif de se consacrer entièrement à son métier : footballeuse et rien d’autre. Evidence aujourd’hui, et pourtant comme le rappelle l’expérimentée Delphine Chatelin « il y a un fossé entre 2017 [arrivée de Delphine Chatelin au sein des Girondins], nous n’étions pas professionnelles, je travaillais à côté, les entraînements avaient lieu le soir, on lavait nos maillots nous-mêmes. Années après années, le club nous a accordé de plus en plus de considération ».

L’investissement porte également sur l’école de football féminin, qui compte 120 licenciées, comme l’indique le directeur technique des Girondins de Bordeaux Ulrich Ramé. Vivier de talents, dont les meilleures pousseront un jour les portes de l’équipe première.

Delphine Chatelin joue sa troisième saison au club, elle a vu l’augmentation des moyens consacrés à l’équipe féminine (crédit photo Q. Salinier)

Pedro Martinez Losa, l’homme du cap

Les Girondines ont de l’ambition, une volonté, s’installer parmi les meilleures équipes de l’hexagone. Le projet attire. La nouvelle recrue Estelle Cascarino l’affirme sans détour : « On signe pour le projet. Je suis venue pour que le club me permette de progresser, d’atteindre mes objectifs personnels ». Retrouver l’équipe de France.

On se bat également pour rester dans cette équipe de plus en plus compétitive. La défenseuse Delphine Chatelin rappelle que de la première saison en première division (2016-2017), elles ne sont plus que quatre à figurer aujourd’hui dans l’effectif de l’équipe première. « J’ai l’amour du maillot, Bordeaux est mon club de cœur, les conditions dont nous disposons aujourd’hui, les valeurs véhiculées expliquent pourquoi je souhaite poursuivre ici ».

Les valeurs pour Delphine Chatelin, ce sont avant tout l’équipe, la famille, l’humilité. L’effectif Marine et Blanc est riche. Des jeunes, des plus expérimentées, des internationales aussi. La liste s’accroît. Il faut faire tenir ce monde ensemble. C’est le rôle entre autre de Chatelin, qui souligne combien il est important que chacune adhère au projet, joue le jeu. C’est également le travail du staff, et en particulier du coach Martinez Losa. La feuille de route est claire : permettre à l’équipe de franchir un cap. Cela se joue à plusieurs niveaux. Créer d’abord ce que le directeur technique Ulrich Ramé appelle une identité de jeu « Toutes les équipes qui ont eu des résultats avaient une identité de jeu forte. Nous souhaitons qu’en voyant nos équipes jouer, l’on se dise, ça c’est Bordeaux ».

La philosophie de jeu de Pedro Martinez Losa, c’est la possession, la création, l’animation offensive : « Je veux avoir des solutions, créer des espaces, avoir plus de régularité dans les matchs ». Les joueuses présentes la saison précédente parlent de cette évolution dans le système de jeu, plus court, avec davantage de transmissions. Le contenu des séances d’entraînement a également évolué, davantage tourné sur la technique, le pressing. Cela change les habitudes, ce qui peut entraîner une phase de régression, le temps de digérer toutes les nouvelles données. Le passage à vide les quatrième et cinquième journées avec deux défaites coup sur coup contre le Paris Saint-Germain (3-0, le 29 septembre) et Guingamp (2-1 le 13 octobre) l’illustre.

légende : La défaite des Marine et Blanc face à Guingamp lors de la 5ème journée fait aussi partie de cette phase d’adaptation liée à la mise en place d’un nouveau système de jeu (crédit vidéo Youtube D1 Arkema Officielle)

Et surtout, le rôle de Pedro Martinez Losa est de permettre à ses filles de franchir un cap dans la préparation mentale : « On peut être au point techniquement, physiquement. Mais si vous n’êtes pas prêts mentalement, on ne va nulle part. ». Gagner, Martinez Losa sait de quoi il parle. Il a perdu la Liga pour un but, en 2008 avec le Rayo Vallecano. Un petit but. « Mais finalement, il fallait en passer par là, car l’année suivante, nous avons remporté la Liga, et les deux saisons suivantes aussi ». Un bon mental, ça se détecte. Et ça se travaille en recréant des situations, en aidant les joueuses sur un plan psychologique.

Cette approche prime à tous les niveaux, équipe première comme sélections de jeunes. Le rôle du coach Pedro Martinez Losa est de permettre aux joueuses de se développer, mais également de repérer les pousses prometteuses, de permettre à celles qui en ont les capacités d’intégrer l’équipe première. Equipe vitrine.

Le rôle de Pedro Martinez Losa est de développer les joueuses et de détecter les futurs talents (crédit photo Q. Salinier)

L’équipe première, moteur local

Dans le grand Sud Ouest, le football féminin a deux têtes de gondole : les Girondins de Bordeaux, et Soyaux, l’éternel rival enfin défait. Les Marine et Blanc doivent poursuivre leur ancrage territorial. C’est l’objectif fixé par le président du club Frédéric Longuépée. Le club compte sur l’effet Coupe du monde et ses retombées, en termes d’affluence notamment. Aujourd’hui près de 800 supporters par match, voire plus de mille pour les grosses affiches comme Lyon, PSG, et même Marseille, soit le double comparé à la saison précédente.

Il s’agit également de poursuivre le développement avec des partenaires locaux, attirer de jeunes filles dans l’école de football, fidéliser les sponsors déjà existants, permettre à d’autres de croire dans le projet bordelais au féminin. En d’autres termes ancrer le FC Girondins de Bordeaux localement. Cela vaut pour les femmes comme pour les hommes. Les deux sections ne se croisent pas beaucoup sur les terrains, la faute à des lieux d’entraînement différents et des emplois du temps particulièrement contraints. Pour autant, le club associe ses deux têtes de gondole, féminine masculine, dans ses événements, sa communication. Une seule identité Marine et Blanc. Des résultats de ses équipes premières dépend le rayonnement du club.

Du local au global

Les ambitions bordelaises au féminin ne s’arrêtent pas aux portes de la Nouvelle Aquitaine, encore moins de la première division française. Le développement de Bordeaux, souhaitée par le nouvel actionnaire, le fonds américain GACP, par l’intermédiaire de Joe DaGrosa le propriétaire, concerne également l’équipe féminine. Les Marine et Blanc hors les murs, les voici en mars dernier en tournée américaine, à New York et Wasghinton, promouvoir leur projet, affrontant une équipe universitaire et une autre professionnelle de la NWSL au pays roi du soccer, avec deux belles victoires. Dans le jargon, on appelle cela du branding. L’objectif est de faire connaître, attirer les fans et les investisseurs, partout sur la planète.

légende : Les Girondines en tournée américaine en mars dernier, objectif se faire connaître au pays roi du soccer (crédit Twitter @fcgbgirls)

Oui le football contemporain est un foot business, les femmes s’inscrivent dans le même mouvement. Ulrich Ramé l’explique, marketing et sport vont aujourd’hui de paire, se complètent l’un l’autre. Au sport la passion, la ferveur populaire, au marketing d’attirer des capitaux, pour développer le club, faire venir de grands noms, du niveau d’Abby Wanbach ou Carli Lloyd, que Pedro Martinez Losa a coachées, en révéler d’autres, et nourrir cette ferveur populaire. Boucle bouclée.

L’objectif de l’équipe féminine est de s’inscrire dans le top 3 de la première division française. Durablement. Même si le coach Martinez Losa n’aime pas parler classement, préférant s’inscrire dans la progressivité, Joe DaGrosa et le club voient grand pour ses filles. Titiller les géantes lyonnaises et parisiennes, dégoûter Montpellier, participer à une compétition européenne, continuer de pousser, comme le souligne Ulrich Ramé, pour que le format des coupes évolue aussi, que davantage de places soient ouvertes.

On parle d’un horizon à cinq ans.

Pour Estelle Cascarino, « on n’a encore rien gagné, tout reste à écrire. Et pour gagner, il faut de la passion, que les gens travaillent les uns pour les autres. Ce sont les mots du coach. Tout est entre nos pieds ».

Crédit Photo Une : Q. Salinier

1 commentaire

  • On l’ a vu avec les larges défaites face au PSG et l’ OL, que les Bordelaises ont encore beaucoup de chemin à parcourir pour ne serait-ce que résister toute une rencontre contre les deux grosses cylindrées du championnat. Mais il faut reconnaître aux dirigeants Girondins qu’ils mettent les ingrédients qu’il faut pour bâtir une équipe capable d’ accrocher la troisième place de la D1. C’est un exemple à suivre pour les gros clubs qui veulent investir dans leur équipe féminine. Pour prendre un exemple , Lille, qui avait portant fait une bonne première saison en D1 , est redescendue la saison suivante, car la direction du club n’ a pas su effectuer le recrutement qu’il fallait, il y avait pourtant sur le marché quelques joueuses de qualité, comme Asseyi et Lavogez que Bordeaux a su attirer . Ajouter à cela une erreur dans le choix de l’ entraineur , et la descente était inévitable. Marseille, paraît suivre le même chemin que le Losc . Revenant aux Bordelaises, je suis convaincu quelles seront sur le podium .

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