Un agent qui vous veut du bien ?

Ils n’évoluent pas sur les rectangles verts mais pourtant, leur rôle est primordial. Les agents sont de plus en plus nombreux ces dernières années, à venir s’occuper des intérêts des joueuses de D1 féminine. Négocier les contrats, conseiller les joueuses… Leur rôle est large et souvent source de tensions avec les institutions. De là à présager d’éventuelles dérives ? Ils se défendent du contraire.

 

 

Quand on évoque la professionnalisation du foot pratiqué par les femmes, on a vite fait de parler d’un niveau de jeu qui augmente sans cesse, de l’arrivée des clubs professionnels avec des structures féminines, et des projets qui en découlent, sans oublier l’arrivée de droits télés plus conséquents que jamais, avec, comble du parrallèle avec le foot masculin, l’arrivée sur Canal + la saison prochaine. Mais si, finalement, la meilleure preuve de l’avancée de la discipline était l’arrivée, de plus en plus grande, des agents ?

 

 « Tu te prends pour qui ? »

« Ça fait partie de l’évolution, ça permet aux filles d’être encadrées, parce que ce n’est pas toujours évident de trouver un club ou de négocier avec eux », argumente l’expérimentée Camille Abily, qui n’a jamais eu d’agent, eu égard à sa fidélité avec l’Olympique Lyonnais. « A l’époque on en avait pas beaucoup, et quand on disait qu’on avait un agent, on nous regardait bizarrement, du style « tu te prends pour qui ? », se souvient l’internationale tricolore Marion Torrent. Maintenant, c’est le contraire qui interroge ! On te dit « ah t’as pas d’agent ? Prends-toi en un histoire de garantie », admet la joueuse gérée par Tony Reale. Et si, dans des clubs comme Lyon, Paris et Montpellier, qui ont un temps d’avance sur les autres, leur présence apparaît comme logique- c’est d’ailleurs une habitude bien ancrée –ça l’est un peu moins pour des équipes comme Soyaux, Rodez ou Albi. « Du temps où j’étais à Rodez, déjà, j’avais deux filles sur dix qui étaient avec des agents. Mais maintenant c’est plutôt l’inverse ! », fait ainsi remarquer Sébastien Joseph, coach des Sojaldiciennes.

Evidemment, la réputation sulfureuse de ce corps de métier dans le monde du foot masculin, faite en France via, par exemple, les transferts sulfureux de l’OM, ou à l’international par les mégalopoles du job que sont Mino Raiola et Jorge Mendes, fait souvent craindre le pire aux fans, et aux dirigeants. « Le risque c’est que ça entraîne une inflation sur les salaires des joueuses », fait ainsi remarquer Jean-Louis Saez, qui n’a jamais eu d’agent, autrefois en tant que joueur mais aussi aujourd’hui comme coach du MHSC. Et comme les tracas qui ont touché l’ASJ Soyaux avec les agents d’Allison Blais l’ont prouvé, la situation peut parfois s’envenimer. Et c’est parce que certaines personnes voien  l’arrivée des agents comme dans les documentaires animaliers et ce moment fatidique où le lion s’empare de sa pauvre proie, que l’on souhaitait en savoir plus sur ceux qui s’insèrent de plus en plus dans l’univers du foot féminin.

 

Des agents venus du foot masculin 

 

La plus connue d’entre tous reste Sonia Souid, agent de Patrice Lair, Sarah M’Barek, Amandine Henry, Gérard Prêcheur, Kheira Hamraoui, Vivianne Asseyi ou Delphine et Estelle Cascarino, pour ne citer qu’eux. « Le foot pratiqué par les femmes, c’est une petite part de mon travail, je dirais seulement 20% ! », raconte celle qui a obtenu sa licence FFF il y a 8 ans, et qui se félicite d’avoir été une des pionnières dans cet univers. « Maintenant, tout ceux qui m’ont pris pour une folle vont à la pêche pour aller signer certaines joueuses », se gausse désormais cette ancienne volleyeuse, au parcours atypique et qui travaille aujourd’hui pour CSM, « le quatrième groupe mondial dans le domaine du sport ». Elle a été rejointe depuis plusieurs années par une flopée d’agents, comme Fabien Petit (Elisa Launay), Dietmar Ness (Eugénie Le Sommer), Alan Naigeon (Kadeisha Buchanan) ou encore Marc Fiorini (Namnata Traoré, voir photo ci-contre). Ce dernier, comme beaucoup d’autres, a longtemps travaillé chez les hommes, avant de s’intéresser aux joueuses. Il travaille à son compte pour l’entité Sportalis, issue de sa rencontre avec Alfred Vitalis, double champion de France avec l’AS Monaco dans les années 80.

Son intérêt pour la pratique féminine est né d’une rencontre, il y a 3 ans avec William Moukagny, aujourd’hui consultant pour Sportalis mais qui se définit surtout comme un « scout » : Ces personnes que vous ne remarquez peut-être pas aux bords du terrain mais qui observent les joueuses d’un œil avisé. Le but ? Dénicher les prochaines pépites, souvent issues de catégories inférieures, qui viendront peut-être jouer les premiers rôles dans l’élite dans les années à venir. Son premier coup d’éclat ? Le repérage de Sarah Palacin, alors à Issy, et son appointement avec Saint-Etienne. De cette collaboration, qui mènera quand même jusqu’à une signature au PSG, sont venues de nombreuses autres. Aujourd’hui, Sportalis compte une vingtaine de joueuses, et s’est surtout fait remarquer cet été avec de nombreuses arrivées vers le promu, Fleury, dont celle de Salma Amani, pourtant convoitée par une grande majorité des autres clubs de D1.

 

 « Le foot féminin, une bouffée d’oxygène »

 

Pour Moukagny, le monde du foot pratiqué par les femmes est un lieu où, contrairement aux garçons, on marche surtout à l’affectif, et loin des entourloupes de leurs homologues masculins. Sonia Souid qualifie de son côté son travail dans la D1 comme « une bouffée d’oxygène ». « Aujourd’hui, le rapport de force sur le marché du foot féminin entre un club et une joueuse, est très favorable au club ! Si les agents respectent leur mandat et représentent les intérêts de leurs clientes, ça ne peut être que bénéfique aux joueuses », explique Marc Fiorini, pour qui la footballeuse  n’est ni plus ni moins qu’une travailleuse, qui mérite des droits. D’où la présence, dans l’univers de la D1, d’avocats qui jouent le rôle d’agent, à l’image de Salim Boufenara, qui gère les carrières d’Eve Perisset, Kadidiatou Diani ou encore Marie-Laure Delie. « En D1 féminine, on a un football de très haut niveau, estime William Moukagny. Le problème, c’est que ces filles-là, on ne leur fournit pas des conditions encourageantes. Si on change leur mode de vie, leur jeu va exploser ! », s’enthousiasme celui qui n’hésite pas à discuter avec tout le milieu, avec la bénédiction de son partenaire, pas possessif pour un sous.

« On peut comprendre que les clubs souhaitent être au plus haut niveau. Le problème c’est que derrière ce sont des sacrifices humains », déplore celui qui devient entraîneur le week-end, en évoquant des sacrifices énormes réalisés souvent pour des primes ridicules. « Ce qui est le plus important pour moi à la base, c’est que ma joueuse ou mon entraîneur signe le meilleur contrat possible à l’instant T. Pour optimiser au mieux sa carrière, qui, souvent, est courte », appuie de son côté Souid. « Nous on préfère travailler avec des agents parce que ça instaure un cadre », annonce Pascal Bovis, le président du FCF Fleury, qui regrette toutefois le mode de rémunération des agents, payés en salaire plutôt qu’en prestation de service, ce qui demande plus de charges au club.

 

Des agents proches des joueuses 

Etre en charge de la partie contractuelle n’empêche pas de créer des liens d’amitiés forts entre la joueuse, ou l’entraîneur, et son agent. Comme William Moukagny, Marc Fiorini et Sonia Souid ne s’en cachent pas d’ailleurs. « Pour moi, l’agent et la joueuse c’est une équipe, expose cette dernière. Si elle fait ce qu’elle a à faire sur le terrain, parce que c’est sa vie, et que moi je fais ce que j’ai à faire en dehors du terrain, dans mon domaine d’expertise, ça peut donner de belles étincelles », décrypte Souid, quand Fiorini mène lui un long travail de sape sur l’univers professionnel de ses joueuses. « Il faut avoir une casquette de psychologue, de négociateur, de joueuse, c’est ça qui fait la difficulté du métier », résumé Tony Reale, agent de plusieures joueuses du MHSC et de l’OM. Et Jean-Louis Saez de compléter : « Quand les filles ont des blessures, des difficultés dans leur clubs et à trouver une porte de sortie, c’est là qu’on voit les bons agents ! C’est un guide, un accompagnateur, quelqu’un qui vous voit avec la lucidité qu’il faut. Et pas avec l’œil d’un père, parce qu’un père il voit sa fille comme si c’était la meilleure ! », en sourit le tacticien sudiste, toujours inquiet au sujet des joueuses.

Et comme les dernières « affaires » l’ont prouvé, ce que réclament agents et clubs sont souvent sujet à discussion. « Mais est-ce que ces conflits agents-clubs, finalement, ce ne sont pas des conflits qu’il y aurait pu avoir entre nous et les dirigeants ?, se demande Marion Torrent. Au final on se dit que c’est quelqu’un qui entre en conflit pour nous, donc on n’a pas à subir ça de plein fouet. Après est-ce qu’un agent qui a beaucoup de filles c’est une bonne chose ? Je ne pense pas que ce soit l’idéal », raconte l’infatigable latérale. Une peur qu’on retrouve aussi, pour un autre motif, dans la bouche de Patrice Lair : « Je trouve qu’ils arrivent un peu trop vite chez les jeunes, se désole l’entraîneur du PSG. Il y a des jeunes qui sont en moins de 19 ans, que je décide d’incorporer au groupe pro pour leur faire un petit contrat, et moi je leur dit d’aller voir avec le club, sauf que 30 secondes après, même si elles ont 16 ou 17 ans, elles me disent « d’accord, mais j’appelle mon agent ». Et tout de suite, ça complique le truc, parce qu’on sait très bien qu’à la base, on démarre sur une petite somme, afin que ça puisse devenir progressif… Mais tout de suite ils réclament des appartements, un salaire fixe supérieur, un contrat chez une marque sportive, etc… », raconte l’ancien entraîneur de l’OL, qui ne manque pas de rappeler le bon travail réalisé par certains.

 

 « Toujours moi qui ait le dernier mot »

De là à empêcher les dérives tant redoutées ? « Ce qui est intéressant dans le foot féminin, c’est l’esprit qu’il y a. Ce sont des gens qui sont habitués à faire des efforts, à galérer pour aller s’entraîner, soit parce que c’est loin, soit parce qu’ils n’ont pas de zone d’entraînement correct… C’est des gens qui ont été élevés à la dure », dixit Pascal Bovis. « Moi si je dis quelque chose à Marc et William, ce sera transmis. On est toujours d’accord, sur tout. Ils ne m’influencent sur aucun de mes choix, c’est toujours moi qui ait le dernier mot, et c’est ce qui fait qu’on s’entend aussi bien aujourd’hui », tente également de rassurer Teninsoun Sissoko, roc défensif du club floriacumois. « L’inflation [des salaires, NDLR], dans certains clubs c’est déjà le cas !, reconnaît Sonia Souid. En fait j’essaie un peu de comparer aujourd’hui le foot féminin au rugby. Il jouit toujours d’une belle image, mais depuis qu’il s’est professionnalisé, que les joueurs ont eu accès à des salaires importants, on a pu voir certaines dérives où ils sont devenus professionnels dans tous les domaines, et donc même au niveau de l’image ils se sont renfermés un peu, à cause des médias parce qu’à la moindre erreur c’est repris, déformé… On devient de plus en plus méfiant, et donc moins ouvert ! Les filles sont plus réfléchies, par rapport à beaucoup de choses : leur image, leur comportement… Et puisqu’on leur demande aussi beaucoup sur le terrain, elles sont plus exigeantes au niveau de leur salaire, de leur contrat ».

« On est assujetti à n’avoir que des clubs pros, avec les arrivées de Dijon, Metz [tous deux leaders en D2, NDLR]… Donc il y aura de la valeur marchande ! Moi ma projection c’est que sur 4-5 saisons, on arrivera à quelque chose de conséquent », promet Moukagny, qui explique aussi qu’il perdra dès lors tout intérêt pour ce rôle. « Les agents, c’est un épiphénomène finalement. C’est une conséquence éventuelle. Eux ils suivront le mouvement », rappelle Bovis, qui lance un appel aux joueuses : « J’espère qu’elles vont garder leur mentalité parce que ça leur fait du bien ». Car si le lion a beau paraître au sommet de la chaîne alimentaire, il ne reste finalement qu’un des nombreux maillons de l’engrenage…

 

 

 

Tous propos recueillis par Vincent Roussel 

 

Crédits photos : Christophe Carmarans – RFI / Vincent Roussel pour Foot d’Elles / MHSC.com / OM.net