Sur les terres de la Coupe du Monde (3/4) : A Saint-Malo, la revanche des Malouines

La Coupe du Monde U20 prendra place cet été en Bretagne du 5 au 24 août. Afin de faire monter la température, Foot d’Elles est allé prendre le pouls dans les quatre villes organisatrices. Seule hôte à compter une équipe féminine en D2, Saint-Malo promet d’être en ébullition cet été pour le Mondial. Pour continuer de faire grandir l’équipe féminine de l’USSM, longtemps rabrouée ?

 

Revoir la première partie de notre dossier sur Dinan-Léhon

Revoir la deuxième partie de notre dossier sur Concarneau

Le Mont Saint-Michel n’est qu’à quelques kilomètres, mais cet été pourtant, c’est du côté de Saint-Malo que 6 sélections U20 venues du monde entier vont entamer (en partie) leur montée vers les sommets. Berçée par les vents et les flots, la commune d’Ille-et-Vilaine prend peu à peu les couleurs de cette Coupe du Monde U20, qui battra son plein début août, et promet de se prendre au jeu. « On en parle un peu déjà ! », s’enthousiasme ainsi la Malouine Océane Ringenbach, qui, après des années passées à Saint-Brieuc- et l’En Avant Guingamp -a posé ses valises la saison dernière dans cette ville située juste au nord de Dinan-Léhon, où elle a grandi. « Que ce soit dans les bâtiments de la mairie ou autre, il y a des affiches qui montrent qu’on va accueillir la compétition », décrit, fière, la joueuse de l’US Saint-Malo, le plus grand club de la ville, qui n’a pas l’ancienneté de l’AS Jeanne d’Arc Saint-Malo, mais s’est accaparé une bonne part de gloire sur la scène nationale, tant chez les hommes que chez les femmes.

Un quart de siècle au compteur pour la section féminine

Un Mondial de foot pratiqué par les femmes, ce n’est pas nouveau pour les Malouins. Mieux, le dernier à avoir pris place ici, la Coupe du Monde militaire, en 2015, avait vraiment donné un coup de projecteur à la discipline. « A l’époque, à la section féminine de l’USSM, il y avait 51 licenciées. Cette saison, elles sont 139, donc on a quasiment multiplié leur nombre pas trois. Ce n’est pas dû qu’à l’organisation de cette Coupe du Monde, mais on pense que ça en était un des facteurs », raconte Claire Guinemer, adjointe aux sports de la ville. « En réalité il y a un peu plus de 120 joueuses environ, puisqu’on a aussi pas mal de femmes dans l’encadrement », corrige Didier Buet, membre du conseil d’administration du club (où figure une femme également), chez qui il a enregistré cette année sa licence pour la 31e année, et qui supervise la section féminine et les jeunes depuis 8 ans.

Il est, en partie, le visage de la restructuration du pôle féminin à l’US Saint-Malo. Certes, celle-ci va fêter la saison prochaine ses 25 ans, ce qui en fait un peu la vétérane de la région, alors qu’ailleurs, comme par exemple à Concarneau, certaines émergent tout juste. Reste qu’en 1994, à cette époque qui, à l’échelle du foot féminin, préfigure comme l’Antiquité, les Malouines n’ont pas échappé à la règle qui voulait que femmes et ballon ne faisaient pas bon ménage. « C’est vrai que je n’aurais jamais imaginé voir ça, reconnait Soizic Belloir, qui fût l’une des pionnières du foot féminin dans le bassin. Mais bon de toute façon, tout ce qu’on voit maintenant on ne l’aurait jamais imaginé ! », dit avec un large sourire celle qui « à la ville », est conductrice de car.

« On faisait des concours de belotte pour gagner de l’argent »

L’histoire de la section féminine commence, comme beaucoup d’autres, par la volonté de deux filles, qui en réunissent plusieurs autres au cours d’une réunion fondatrice. Rien n’est acquis pour la quinzaine de Malouines qui se mettent à tâter du ballon. « Quand on a commencé à l’USSM c’était très compliqué, certains n’avaient pas du tout envie de voir une équipe de femmes arriver, au départ, donc on n’avait aucune aide, rien », se remémore Belloir, quand ses dirigeants actuels reconnaissent que le club n’a pas toujours mené la vie facile à ses féminines. « On avait des vieux maillots qu’ils avaient trouvé par-là, on faisait des concours de belotte pour arriver à gagner de l’argent afin de se payer les déplacements ou autres…  Sinon c’est nous qui devions tout financer ! », rappelle l’ancienne gardienne devenue défenseure centrale ensuite.

Des insultes, elle a dû en essuyer, même en présence de son fils en bas âge. « Maintenant on pourrait aller très loin pour ce genre de propos, c’était vraiment basique. Même sur les terrains, quand on se déplaçait, on entendait des : « Allez, on fait des échanges de maillots ! ». Une violence verbale, qui parfois, se retrouvait aussi sur le terrain, car alors que les équipes féminines sont un peu plus rares, les filles de l’USSM écument parfois les tournois face à des équipes de garçons : « J’ai joué contre des gars ayant tellement peur qu’on arrive à faire match nul contre eux qu’ils étaient prêts à tout. Une fois sur une action de but, j’ai pris un coup de crampon dans la lèvre », se souvient Soizic Belloir.

2011, année charnière

Celle-ci tient aussi à mettre en lumière le travail de Sylvie Dugueperoux, cofondatrice passée au coaching, et qui a « beaucoup œuvré pour le foot féminin à Saint-Malo », en aidant à structurer la section féminine de l’USSM, lui permettant de monter en DH, et d’obtenir quelques-unes des 5 coupes de Bretagne que comptent les Malouines. Aujourd’hui, elle tente la même aventure à l’ES Dol. Pendant ce temps, les mentalités ont évolué, grâce au temps, et aussi au travail réalisé par les élus et la direction du club, qui prend une décision forte en 2011, après le départ du coach de l’époque Zack Hilali. Alors président (il est depuis devenu vice-président), Roland Beaumanoir, natif de Saint-Malo et président du groupe Beaumanoir, qui officie dans le prêt-à-porter et dont le chiffre d’affaire est estimé à un peu plus d’1 milliard d’euros, offre deux choix à son board : « Il nous dit qu’il y avait deux possibilités, soit on abandonnait notre section féminine, soit on s’investissait réellement dedans, à l’image de notre équipe masculine », raconte Didier Buet.

Bien leur en a pris puisqu’en 2012, avec la montée de l’équipe première de l’US Saint-Malo en Nationale 2, le 4e échelon national, la réglementation oblige le club à développer sa section féminine. Didier Buet s’occupe de superviser les travaux donc, et puisque c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, c’est un joueur du club sur le point d’arrêter, Fabrice Garin, qui relève le défi. Pas de gaité de cœur au début : « Comme j’avais passé mes diplômes d’entraîneur,  je voulais aider le club en tant qu’éducateur et j’ai demandé à mon président. Il me dit qu’il y avait deux choix, soit entraîner la CFA 2 des garçons, mais comme je n’avais pas d’expérience ils ne souhaitaient pas me mettre sur ce poste-là, et sinon il me dit qu’il reste les filles. Donc au départ je dis non (rires) ! J’avais un super réseaux niveau national et CFA garçons, je n’avais connu que ça et les filles pas du tout ! Il me donne une semaine pour réfléchir et au bout de trois jours je lui dit : « on y va ! ».

« Notre équipe première véhicule une belle image »

Jamais (ou presque) depuis, l’ancien joueur de Brest ou Chateauroux, formé à Rennes, n’a eu à regretter ce choix. Surtout que son équipe, qui n’arrive pas à accrocher le podium de la deuxième division, s’est installée depuis plusieurs années dans le top 5. Bénéficiant peu ou prou des mêmes conditions d’entraînement que leur homologues masculins, les séniors féminines ont vu leur staff s’étoffer au fil des ans, avec l’apparition d’une coach adjoint (Melissa Plaza), d’un préparateur physique, d’un entraîneur des gardiennes (Simon Lugier, gardien de l’équipe N2 masculine), et d’un staff médical dont peu peuvent se targuer à ce niveau. Mieux, après avoir créé une équipe U17, puis surtout s’être atteler à monter une équipe U19 (photo ci-contre) l’an passé, le club a développé sa propre école de foot, qui se substitue au groupement jeune féminin malouin, qui regroupait des joueuses venues de divers clubs du  bassin de Saint-Malo. A ces catégories, devraient s’ajouter deux équipes, U13 et U15, l’an prochain.

Fier de voir de plus en plus de monde se masser dans les tribunes pour voir jouer son équipe (ils ne sont certes qu’une centaine), l’ancien milieu défensif passé lui aussi en charnière centrale à la fin de sa carrière est satisfait des avancées réalisées par la discipline au fil des saisons : « Avant, pour toutes les gamines qu’on voulait faire venir, il fallait expliquer aux parents que c’était un sport féminin, qui au contraire allait bien aux filles, qu’elles pouvaient prendre du plaisir à jouer à ce sport là… C’était compliqué ! Aujourd’hui c’est rentré dans les mentalités. Je pense que notre équipe première véhicule une belle image, assez féminine, avec des filles qui ont une bonne mentalité… Ça aide aussi ! ». Cette bonne mentalité, le club en est le garant, puisque pour le coach et Didier Buet, l’aspect social est « tout aussi important », si ce n’est plus, que l’aspect sportif pour l’USSM. Un projet que porte ce fonctionnaire d’état, conseiller technique à la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations, et qui gère donc aussi cette thématique dans un cercle plus large.

Des places offertes à certains habitants de Saint-Malo

Et si Fabrice Garin s’inquiète, comme d’autres, de l’arrivée de plus en plus grande de clubs professionnels dans le foot féminin, à l’image de Brest et Reims, ou encore de Metz et  Bordeaux, qu’il a vu finir à la première place ces deux dernières années et dont il aimerait, déjà, se rapprocher l’année prochaine, les prestations du club Malois ont en tout cas permis à Océane Ringenbach de faire son retour en sélection U20 début avril. Celle-ci a également été appelée pour la Sud Ladies Cup où joueront les Bleuettes début juin en préparation du Mondial, où elle pourrait affronter Haiti, futur concurrent du groupe D, contre qui Saint-Malo jouera peut-être  un match amical en juin.

L’avant-goût d’un Mondial pour lequel l’US Saint-Malo a déjà prévu des animations, comme ce concours de dessins, organisé par une de leur joueuses, Mélanie Goutard, dans le cadre de son travail avec des enfants des écoles maloises. Ces affiches, dédiées à chaque équipe jouant sur place (Haiti, Chine, Nigéria, Allemagne, mais aussi Angleterre et Corée du Nord), devrait suppléer les traditionnelles affiches de la Fifa. De son côté, la mairie, en plus d’affiches disséminées un peu partout dans la ville, devrait profiter du tournoi de Beach Soccer prévu début août pour promouvoir la compétition. Le club ira aussi à la rencontre des habitants du quartier de Marville, où se situe le stade dans lequel évolue l’équipe tout au long de la saison, et où la Coupe du Monde aura lieu, pour leur faire découvrir les joueuses et la discipline. 60 places devraient également leur être offertes, l’occasion pour certaines familles de partager des moments rares ensembles dans les tribunes. Et pourquoi pas de susciter des vocations ?

 

Tous propos recueillis par Vincent Roussel

Crédits photos : Facebook US Saint-Malo / Christian Estevez / Saint-Malo

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