Stéphanie Labbé – la pionnière du Grand Nord

Elle devait réussir à se faire sa place, entre Karina LeBlanc et Erin McLeod, mais Stéphanie Labbé y est parvenue. Gardienne numéro 1 du Canada, médaillée de bronze olympique, impériale avec sa défense, Labbé est aussi un role-model, une pionnière du Grand Nord. Dernier exploit en date, son admission au sein d’une équipe… Masculine.

De la détermination, il en faut, pour parvenir à passer de la place de roue de secours à évidence. Et beaucoup de travail. Labbé aime se mettre en danger : son football est l’héritier du soccer d’Amérique du Nord et la technique à l’Européenne, acquise en Suède, avec le KIF Örebrö, où Labbé évolue aux côtés de sa compatriote, Marie-Eve Nault. Elle vient ensuite évoluer en NWSL, avec le Washington Spirit, alors que la starter, Ashlyn Harris, est transférée à la nouvelle franchise floridienne d’Orlando. Elle est doublée par Kelsey Wys, qui la remplace à plein temps pendant les JO de Rio.

Battante

Labbé débute tous les matches de la compétition olympique et offre une fantastique performance, ne concédant que 5 buts pendant toute la durée de la compétition. Le collectif canadien ne se démonte pas et ne s’incline que contre l’Allemagne, en demi-finale.

Au retour, Labbé est mise sur le banc par Jim Gabarra, le coach du Washington Spirit. Ce qui provoque l’interrogation des fans. Ce traitement étrange – Labbé fait partie des joueuses appartenant au quota des allocations fédérales, donc payée par la fédération canadienne et bloquant un spot international, ressource absolument cruciale en NWSL – précipite les choses. Mais Stéphanie lutte depuis longtemps contre une lourde dépression. Même si elle est très vocale à ce sujet, sur internet, son blog et dans les interviews, espérant ainsi, en racontant son histoire, aider d’autres jeunes dans sa situation, la gardienne lutte toujours. Et la douleur de la maladie invisible la ravage, parce qu’en parler ne signifie pas en avoir triomphé.

C’est dans le mouvement qu’elle parvient à tenir en respect la bête sombre. Dans les challenges. Dans le yoga, la méditation. Son éviction du Washington Spirit lui permet de faire le point. Son silence inquiète, jusqu’à la confirmation en septembre 2017 : jusqu’à la fin de la saison, Labbé sera en absence médicale excusée, qui sonne comme un adieu pour les fans du Spirit. “C’était la meilleure solution pour moi et mon bien-être personnel, de m’éloigner de cet environnement”, confie Labbé à CBC. En février 2018, le club annonce qu’il ne retiendra pas ses droits. Aucun club de la NWSL ne semble intéressé par la gardienne et Labbé insiste sur le fait qu’elle ne retournerait pas jouer à l’étranger, après avoir passé six saisons loin du Canada.

Labbé n’annonce pas sa prochaine étape. On la revoit à l’Algarve, pendant les amicaux internationaux – contre les US, contre le Costa Rica… -, et sa présence et son jeu rassurent. Elle reste toujours sans club. Pour remonter la pente, Labbé cherche une alternative. Elle s’incarnera à Calgary, Alberta, Canada, dans le club du Calgary Foothills FC, dans une équipe… Masculine.

Evolution

Il n’y a pas de précédent au Canada, voire en Amérique du Nord. Ou dans le monde. Calgary évolue en PDL, Premier Development League, la quatrième division – amatrice – d’Amérique du Nord, en-dessous de la MLS, de la NASL et de l’USL. Ils laissent sa chance à Labbé : “Notre équipe se base sur le talent et les compétences des joueurs, pas sur leur genre”, souligne le directeur technique du club. Il est bluffé par le savoir-être et le savoir-faire de Labbé, son attitude et son dur travail. Et le meilleur dans l’histoire ? Labbé obtient le job.

“Je cherche toujours à repousser mes limites et me soumettre aux challenges”, confie Stéphanie Labbé au micro de Women’s Soccer France et Foot d’Elles. “Il y avait différentes routes que j’aurais pu emprunter. Au bout du compte, mon objectif est de pousser l’équipe nationale au maximum, mais c’est aussi une histoire de performances personnelles. Je dois continuer à me développer et me pousser jusqu’à la prochaine étape. Faire quelque chose d’absolument différent comme de rejoindre l’équipe de Calgary, c’est me placer dans un environnement et une équipe où, je l’espère, je pourrais m’épanouir au maximum. J’espère que cela permettra une évolution positive dans l’équipe et dans l’équipe nationale”. Au début, Labbé en bave, parce qu’aller au duel contre quelqu’un qui pèse 15 kilos de plus que soi, ce n’est pas la chose la plus évidente. Mais elle s’habitue et gagne des galons.

Labbé a donc le job. Malheureusement, elle ne pourra pas mettre un pied sur le terrain : si l’équipe lui ouvre grand les bras – les joueurs la respectent profondément et pour eux, elle n’est rien d’autre qu’une coéquipière comme une autre -, la ligue ne l’entend pas de cette oreille.

Contretemps

On dit à Labbé, après tous ces efforts, qu’au final, elle ne pourra pas fouler les terrains et représenter Calgary. Non parce qu’elle n’a pas le niveau, mais à cause de son genre. Une femme n’a pas sa place dans la compétition de la PDL. Dans un article de blog, Labbé souligne sa déception : “Je me suis battue et j’ai gagné ma place, et j’avais l’impression que ma présence faisait sens. Mais visiblement, tout le monde n’est pas aussi ouvert d’esprit.” Même déception chez Calgary Foothills : Tommy Wheeldon Jr, le coach de Foothills, qualifie Labbé de joueuse d’une classe mondiale. “On a simplement posé la question à la ligue avant de faire jouer Stéphanie, parce qu’à ma connaissance, c’est une première. On nous a répondu qu’il y avait des règles contre la pratique des joueuses au sein de la ligue, parce que c’est une ligue masculine et qu’il n’y avait aucun agenda pour changer cette règle dans le futur proche.. A Calgary, nous souhaitons que Stephanie puisse évoluer dans les meilleures conditions et se frotter au meilleur niveau. Elle DOIT jouer. Parce que c’est une gardienne de classe mondiale. La ligue avance qu’il y a d’autres équipes féminines dans lesquelles elle pourrait évoluer, en NWSL.” Mais pour Labbé, hors de question de retourner en NWSL : elle souhaite jouer au Canada, pour le Canada. “Il y a bien notre équipe féminine, mais nous allons essayer de faire jouer Stéphanie avec notre équipe première.”

Malgré la déception, Labbé reste optimiste. “Au cours des dernières semaines, j’ai concédé bien plus de buts que pendant les trois dernières années à l’entraînement, je me suis disloquée un doigt et je me suis rendue compte que ma seule compétence à FIFA sur PS4 est de m’infliger des own goals. Oui, j’ai été refroidie sur le coup, mais mon enthousiasme et ma confiance concernant mon propre développement n’ont jamais été aussi hauts. Je sens que je lus rapide, je vois le ballon plus tôt, mes mains se sont endurcies à chaque save et c’est tout simplement parce que j’enchaîne les erreurs. Et tout un tas, en plus. Mon expérience antérieure manquait du côté très franc que je vis à Calgary. Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à ce groupe de mecs. J’ai vraiment l’impression qu’ils me traitent comme l’une des leurs. Ils m’ont rajoutée à leur chat privé, et ça en dit long. Le staff et le club ont ouvert leur porte à cette opportunité et m’ont fait me sentir bienvenue.” Wheeldon ne peut qu’acquiescer : “nous sommes très fiers d’avoir Stephanie dans notre équipe.”

 

Labbé est une véritable pionnière et un exemple de persévérance rare. Espérons que sa situation évoluera et que la mixité sera bientôt de mise, partout.


Images : Women’s Soccer France et Foot d’Elles

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