La sous-médiatisation du sport féminin

A l’occasion des « 24 heures du sport féminin », Foot d’Elles ouvre un dossier sur la sous-médiatisation du sport féminin. Quelles sont les raisons de ce phénomène ? Sont-elles justifiées ? Qui sont les véritables responsables ? Autant de questions auxquelles nous avons tenté de répondre avec l’aide de spécialistes en la matière.

 

7 % des retransmissions sportives sont consacrées aux femmes. Voici le chiffre accablant que nous rapporte une étude initiée par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Vincent Rousselet-Blanc, journaliste spécialisé dans les médias et rédacteur en chef du site « En pleine Lucarne », ne nie pas cette sous-médiatisation, mais il s’interroge : « Le sport féminin peut-il raisonnablement espérer plus en termes de médiatisation ? ». Cette question mérite d’être posée et nous allons tenter d’y apporter des éléments de réponse.

 

 

Une course à l’audience

 

« Je pense que beaucoup de personnes prennent le problème à l’envers. Ce n’est pas parce que le sport féminin n’est pas médiatisé qu’il ne se développe pas, c’est parce qu’il ne se développe pas qu’il n’est pas médiatisé. C’est comme ça que ça marche ». La réponse de Vincent Rousselet-Blanc est cinglante, mais est-elle totalement infondée ? Il faut savoir que les chaînes publiques de la TNT ou de France Télévision cherchent à cibler le plus grand nombre de téléspectateurs et, pour ce faire, diffusent des programmes «évènementiels ». C’est ici que l’aspect financier fait son entrée en jeu…

 

A la question de savoir pourquoi cette obligation de faire dans l’événementiel, la réponse est simple : « Les médias doivent faire de l’audience, tout simplement », tranche le journaliste. Les gens veulent du spectacle. Il faut voir le niveau de certains sports féminins. Quand en D1 de football, le 1er gagne par plus de dix buts d’écart, ça n’intéresse pas le grand public ». Le créateur du site « En pleine lucarne » va encore plus loin, évoquant d’autres problèmes d’ordre technique : « Toutes les personnes qui travaillent dans le monde de la télé vous le diront, il y a aussi le côté télégénique qui entre en ligne de compte. Lorsque vous allez dans une salle de handball ou de basket pratiquement vide et qu’il n’est même pas possible d’installer une caméra car ces salles sont mal adaptées, eh bien le public n’a pas envie de regarder ! ».

 

 

Allons enfants de la Patrie…

 

Le sport féminin n’est pas condamné à être boudé par les médias, bien au contraire. A titre d’exemple, les épreuves féminines de natation lors des Jeux-Olympiques sont des cartons d’audience. La finale de Marion Bartoli à Wimbledon l’an dernier a rassemblé plus d’un million de téléspectateurs, soit un excellent score pour Canal+ en plein après-midi. La finale féminine de Basket entre la France et l’Espagne, diffusée sur France 3, a attiré plus de 3 millions de personnes devant leur poste de télévision, soit 14,5 % de part de marché ! Il faut aussi savoir que le record d’audience d’une chaîne de la TNT, à savoir D8, a été réalisé au cours de la demi-finale de la Coupe du monde féminine 2011 en Allemagne, lors de la rencontre entre la France et les Etats-Unis. 2,2 millions de téléspectateurs ont suivi ce match, ce qui constitue une affluence exceptionnelle pour une chaîne de la TNT.

 

« Quand c’est de l’évènement, que ce soit masculin ou féminin, les gens regardent. Ils veulent vivre des grands moments, ressentir des émotions… ». Et quoi de mieux que notre équipe nationale pour nous faire vibrer. Vincent Rousselet-Blanc parle d’elle comme d’une « locomotive » pour une discipline sportive. « Le côté patriotique entre aussi en ligne de compte. Un évènement sportif sera toujours plus suivi si la France est engagée. Si les Tricolores ne n’étaient pas qualifiés pour la finale de l’Euro de Handball, France Télévision ne l’aurait jamais diffusée ». A ce titre, l’Equipe de France de football féminine est un vrai modèle de réussite puisqu’elle a réussi à « imposer » sa discipline dans les médias de par ses exploits.

 

 

« La médiatisation passe par les résultats »

 

« Avant nous étions des joueuses lambdas d’une Équipe de France », confiait Gaëtane Thiney. « Mais lorsque nous sommes rentrées en France après la Coupe du monde 2011 en Allemagne, nous avions changé de statut ». La joueuse de Juvisy est bien consciente de ce changement de dimension, en partie dû à une épopée fantastique lors du Mondial germanique. « La médiatisation passe par les résultats », assène Vincent Rousselet-Blanc. « On ne peut plus parler de sous-médiatisation pour le football féminin. C’est devenu un sport populaire qui a trouvé son public ». Et si le foot a réussi, pourquoi pas les autres sports ?

 

En août prochain, la France accueillera la Coupe du monde de rugby féminine. Une compétition dont les matches des Bleues seront retransmis sur France 4 et Eurosport : « Lorsqu’il y a une Coupe du monde en France, avec notre équipe nationale engagée dedans, les gens regardent automatiquement ». Notre spécialiste médias en est persuadé : « Si l’Équipe de France féminine de rugby gagne le Mondial à domicile, bien évidemment que cela propulsera cette discipline, comme ce fut le cas avec les footballeuses en 2011 ». Dans ce cas précis, ça sera alors aux médias de prendre le relai et de surfer sur l’engouement créé pour proposer au public davantage de rugby féminin. Une nouvelle question se posera alors : Quels évènements suffisamment attractifs les médias pourront-ils diffuser pour entretenir la flamme ? Le championnat de France de rugby féminin ?… Il n’est pas dit que le public s’y intéressera et par conséquent, les médias ne le diffuseront pas forcément.

 

 

Money, Money, Money

 

Il faut bien voir le côté économique de la chose. Quel que soit le media, l’aspect « business » sera toujours primordial, c’est par ailleurs tout ce qu’il y a de plus compréhensible. Quels intérêts aurait une chaîne à diffuser un championnat suivi par une minorité de personnes ? Le schéma est simple : Peu de téléspectateurs signifie une faible audience et en conséquence peu de revenu pour la chaîne en question.

 

Allons plus loin dans le raisonnement. Pourquoi le championnat de rugby féminin serait-il peu suivi ? Les raisons sont multiples : Il pourrait souffrir de la comparaison avec le Top 14 masculin ; le côté télégénique évoqué précédemment pourrait manquer à l’appel ; les performances purement sportives pourraient être d’un piètre niveau… Cette dernière raison s’expliquerait éventuellement par le fait que les joueuses ne sont pas professionnelles. Ce qui constitue en soit un véritable frein pour les sponsors, comme nous l’explique Arnaud Simon, directeur d’Eurosport : « Nous avons énormément de difficultés à trouver des partenaires pour le sport féminin et c’est là que le bât blesse. Je ne comprends pas que des grandes marques ou des grands annonceurs n’investissent pas davantage dans le sport féminin ».

 

A qui la faute ?

 

Résumons brièvement la situation : Pour que les sponsors s’intéressent à une discipline donnée et que cette dernière soit médiatisée, il faut des résultats. Pour les obtenir, il faut des joueuses professionnelles, évoluant de préférence sur des terrains corrects et ayant accès à des infrastructures suffisamment modernes pour pouvoir s’entraîner régulièrement. Pour avoir tout cela, il faut investir. A qui revient ce rôle ? Certainement pas aux médias, mais aux clubs. Ce sont ces derniers qui se devraient d’investir dans le sport féminin. Ils sont à la base de la formation. L’Équipe nationale puise par la suite dans ces clubs pour devenir cette « locomotive » évoquée précédemment. La Fédération prend ensuite le relais, comme ce fut le cas avec la Fédération Française de Football (FFF), laquelle a fait un vrai travail de communication en faisant énormément de pub à l’Équipe de France et à la D1 féminine.

 

 

Alors, coupables nos clubs français ? Vincent Rousselet-Blanc ne peut qu’acquiescer, mais il se met aussi à leur place : « C’est l’économie qui veut ça. Est-ce que ça vaut le coup d’investir des millions pour être retransmis à la télé quatre fois dans l’année ? C’est aux clubs de voir s’ils souhaitent prendre ce risque. Mais quand on voit déjà que la section masculine de l’OL est obligée de dégraisser, on se demande bien comment des petits clubs pourraient investir […] C’est compliqué le sport féminin ». La conclusion est enfantine, mais tellement réaliste. « Il faut beaucoup d’énergie et de volonté», conclut Arnaud Simon. « C’est pour cela qu’une chaîne comme Eurosport s’implique dans le sport féminin, car elle sait qu’il représente le talent de demain. Il faut accepter que parfois, le stade ne soit pas dans un état idéal, que les niveaux entres deux équipes soient disparates […] Il faut accepter cela pour construire ».

 

C’est précisément avec des chaînes comme Eurosport ou des initiatives telles que les « 24 heures du sport féminin » que ce dernier se développera. Jérôme Papin, en charge du contenu éditorial d’Eurosport, est catégorique sur la question : « Nous ne devons pas imposer le sport féminin, il doit s’imposer de lui-même. Ce n’est pas une option, c’est une obligation ».

 

 

Crédits photos: FFF / FFR / CSA / ICON Sport