L. Jaoui : « Le foot féminin restait le parent pauvre de la diffusion télé »

Rédacteur en chef au sein du groupe Canal+, Laurent Jaoui peaufine le dispositif exceptionnel qui permettra aux abonnés de suivre 100% de la D1 féminines la saison prochaine. Depuis six mois, il s’affaire pour que tout soit le plus qualitatif possible.

Laurent Jaoui, Canal se lance dans la diffusion de 100% de la D1 Féminine, pourquoi ce choix ?

La décision a été prise à l’automne 2017, bien avant le regain d’intérêt pour le foot (né de la Coupe du Monde, ndlr). C’est un engagement sur cinq ans, et en cinq années, on a le temps de faire des choses. Le postulat, c’était de se dire que si on le faisait, on le faisait vraiment. Et pour le faire vraiment il faut être exhaustif. C’est-à-dire produire et retransmettre l’intégralité des rencontres, les 132 matchs du championnat. Car ce championnat est à un moment charnière de son existence. Il y a des clubs qui sont des labels des clubs professionnels masculins et encore quelques clubs historiques. Pour nous c’était intéressant de mettre à l’antenne ça, montrer ce qu’est vraiment le foot féminin aujourd’hui. Et pour le montrer, il fallait passer par la production de toutes les rencontres. C’était presque une condition sine qua none. Pour progresser, il fallait être partout, et pour être partout, il faut se permettre de diffuser six matches par journée. C’est un championnat à douze équipes, ça joue aussi dans le fait d’être exhaustif.

Les chaînes qui diffusaient jusque-là la D1 n’avaient pas pris ce risque : car c’est un risque pour une chaîne de mettre des moyens sur un Fleury-Soyaux… qui n’est pas la même affiche qu’un Lyon-PSG… Et qui n’attirera pas la même audience…

Mais on ne produira un Soyaux-Fleury comme un Lyon-PSG. Un Soyaux-Fleury sera produit de façon « basique » et sera diffusé sur Foot+, un Lyon-PSG sera produit dans des conditions optimales et diffusé sur Canal+ Sport pou peut-être même Canal+. On a la chance dans notre groupe de pouvoir graduer les productions et les diffusions. On a Canal, Canal+ Sport et Foot + qui nous permettra de diffuser Soyaux-Fleury. Mais attention, l’intérêt de produire Soyaux-Fleury c’est que lorsqu’on veut raconter l’histoire de la D1, on a les images bien produites de Soyaux-Fleury. Ce qui nous permet aussi de pouvoir les diffuser autour de nos directs. Quand vous voulez raconter une histoire, vous ne pouvez pas ne faire que des petits focus sur des petits clubs. On se doit d’être exhaustif pour concerner toutes les équipes, et en concernant les douze clubs, on est au début du récit. C’était important pour nous.

 

« Faire une niche sur la D1, en faire une sorte de ghetto… ça n’a pas de sens ! »

 

Réaliser un feuilleton sur la D1, avec en plus des directs des magazines, c’était important à vos yeux ?

La régie de Canal +

Pour une chaîne d’abonnés comme Canal, ça ne peut fonctionner que comme ça. Les gens paient un abonnement, ils ont des tranches, et il faut intelligemment incarner ces tranches-là. Oui, bien sûr, il faut raconter des histoires, présenter des portraits, montrer ce qu’est la réalité de la D1, montrer les joueuses internationales qui cohabitent avec des joueuses qui sont en double-projet, avec un boulot à côté. Bien évidemment, il faut médiatiser ça. Cette médiatisation passe d’abord par la diffusion des matchs puis ensuite par l’accompagnement autour des directs par des sujets, des reportages que Canal sait faire habituellement. On a 35 reporters à Canal, on aura de quoi faire des reportages que nos abonnés apprécient sur le foot féminin. L’idée, c’est important, n’est pas de créer un rendez-vous sur la D1. Ça n’aurait pas de sens. Faire une niche sur la D1, en faire une sorte de ghetto… ça n’a pas de sens. Au contraire, l’idée c’est de mettre de la D1 dans toutes les tranches de Canal qui parlent de football dans J+1, dans le Late Football Club, dans le Canal Football Club aussi, sûrement de manière informative. Notre idée est vraiment de diffuser la D1 dans chacun des canaux qui parlent de foot. On ne va pas l’enfermer.

Laurent vous êtes un journaliste « à l’ancienne », qui ne traite pas le sport que d’un point de vue sportif, en vous intéressant au caractère sociétal du football. Vous avez co-écrit un livre sur le racisme dans le football, pensez-vous que le foot aujourd’hui est moins sexiste qu’avant ?

On a l’impression qu’il se passe quelque chose, que le regard change, parce que la discipline a évolué. Ce n’est pas le même football féminin que celui qu’on pouvait observer il y a dix ans. Il y a eu des résultats de l’équipe de France qui ont été intéressants, des compétitions pour lesquelles le grand public, qui dépasse le public d’initiés, s’est intéressé. Oui, on voit que c’est en train de changer, que ça se professionnalise, que ça se structure Mais il faut dire la vérité, le foot féminin restait le parent pauvre de la diffusion télé. Jusqu’à présent, c’était partagé entre Eurosport et France Télévisions, mais sans récurrence… Évidemment que ce qu’il se passe depuis quelques années avec des stades qui se remplissent, des sponsors qui arrivent, ça valait le coup de l’accompagner. Nous, il se trouve que nous avons un patron (Thierry Cheleman, ndlr), qui a été novateur en termes de foot féminin, sur Direct 8 à l’époque. Il avait été l’un des premiers si ce n’est le premier à avoir tenté le pari avec la diffusion des matchs de l’équipe de France.  Ça avait bien fonctionné. Lui, il a un vrai intérêt pour cette question. Après, pour revenir à votre question, sur l’aspect sociétal, je ne sais pas… Mais ce qui est sûr, c’est qu’un mouvement se constitue et que c’est très très intéressant de l’accompagner, ça c’est sûr.

 

« Important qu’on n’installe pas des murs de béton entre la Ligue 1 et la D1 »

 

Canal+ pour diffuser la D1 a décidé de mettre de l’argent sur la table : beaucoup plus que les diffuseurs précédents, même si c’est encore loi, des droits TV masculins. Avez-vous du coup des objectifs d’audience ?

Très sincèrement, on se pose la question, mais nous n’avons pas d’objectifs car nous n’avons pas de critères de comparaison. France Télévisions, c’était gratuit et en clair, ils ont eu des audiences sur certains matchs, Eurosport ne communiquait pas trop. Donc on ne s’est pas fixé d’objectifs d’audience. Honnêtement, on veut d’abord faire un produit de qualité. Et si le produit est crédible, les abonnés viendront. Mais on ne s’est pas dit « en dessous de tant de milliers, ce sera un échec ou au-dessus de tant de milliers ce sera une réussite » car sincèrement, on ne sait pas vraiment. On a cinq ans, un peu de temps pour l’installer. Si c’est crédible, que les clubs jouent le jeu, ça va être le cas, en alignant leurs meilleures joueuses je pense que ça peut prendre, mais il faut du temps, ce ne sera pas au bout de trois journées qu’on va être totalement opérationnel. Il faut que nous aussi, nous apprenions à découvrir cet environnement-là, qui est un nouvel environnement pour nous, avec de nouveaux acteurs, on découvre de nouveaux acteurs, de nouveaux interlocuteurs. De nouvelles pratiques. Il a fallu beaucoup travailler en amont avec les clubs : depuis six mois il a fallu travailler pour avoir des stades qui puissent accueillir la télévision. C’est bien beau de dire qu’on va diffuser tous les matchs, mais il faut que les stades puissent accueillir les dispositifs de télé. On a travaillé dessus. Des clubs vont changer de stades. On est encore un peu dans un travail préparatoire mais, encore une fois, le potentiel est là. J’espère que nous réussirons à l’exploiter au mieux et que le public se laissera séduire.

Sur D8, Thierry Cheleman avait fait incarner le foot féminin par la voix d’Alexandre Delpérier. Est-ce que vous avez choisi un ou plusieurs commentateurs fixes pour incarner la D1 sur Canal ?

On ne démarre pas sur le foot féminin : on ne part pas totalement de zéro car nous avons eu l’équipe de France féminine pendant un bon moment sur C8, on a eu la Ligue des Champions féminine de l’OL sur Canal+ Sport et sur C8. On a déjà en interne des gens sensibilisés au foot féminin et qui s’y connaissent. On va installer deux personnes sur le commentaire, un expérimenté et un jeune, en l’occurrence Xavier Giraudon et Paul Tchoukriel, qui sont deux profils différents. Et surtout, nous allons nous autoriser sur certains matchs de mettre en place les équipes qui sont en place sur la Ligue 1. On l’a déjà fait, Stéphane Guy a commenté la finale de la Ligue des Champions de l’OL. On se garde la possibilité de faire appel aux commentateurs de Ligue 1 en fonction des rencontres, c’est encore une fois notre intérêt. Il ne faut pas faire de la D1 une sorte de ghetto. Il faut que la D1 devienne l’un des droits foot de Canal au même titre que la Ligue 1, que la Ligue 2, que l’équipe de France Espoirs, au même titre que la Coupe de la Ligue, c’était pour nous très important qu’on n’installe pas des murs de béton entre la Ligue 1 et la D1, ça n’aurait pas de sens.

 

« Nous diffuserons l’intégralité de la Coupe du Monde juste dans la foulée de la saison »

 

C’est aussi sans doute le but de proposer les meilleures affiches sur les chaînes principales comme Canal Plus ou C8…

Oui, mais on ne sait pas encore : tout dépendra de la programmation, mais aussi de l’actualité du Top 14 et de la Ligue 1, nous sommes aussi soumis à ça, mais dans ce que nous avons envisagé nous avons la possibilité d’installer des bons matchs sur Canal+ sport ou sur Canal à des bons horaires.  Notre objectif n’est pas de cacher de la D1, c’est de l’exposer. Notre idée cette saison, c’est d’installer le produit et de se dire : en point d’orgue, on a la chance d’avoir une Coupe du Monde en France. On se souvient de l’Euro 2016 et de l’impact d’un événement à domicile. On aura la Coupe du Monde, avec 90 % des joueuses de Corinne Diacre qui seront dans ce championnat. C’est un avantage. Sans compter toutes les joueuses étrangères qui vont disputer la Coupe du Monde et qui seront dans ce championnat. C’est une chance formidable sachant que nous diffuserons l’intégralité de la Coupe du Monde juste dans la foulée de la saison, nous sommes quand même sur un truc qui va bien s’enchaîner.

En tout cas, on vous sent enthousiaste…

J’aime beaucoup ça. Depuis six mois, j’ai rencontré des gens passionnés. Des gens très, très motivés. Des gens très contents de voir un diffuseur s’intéresser à leur discipline et essayer de faire en sorte de la diffuser dans de bonnes conditions. Des gens très ouverts, impatients que ça débute. Vous connaissez comme moi le milieu du sport : ce n’est pas toujours ce à quoi nous sommes confrontés, c’est très agréable.

Justement, craigniez-vous qu’avec cette nouvelle notoriété, cette ambiance change ?

Oui, peut-être. Le plus tard possible j’espère. Mais cela signifiera que cela se sera installé. Il n’y a pas de secret, c’est le public qui adhère ou pas. Oui, ça peut dénaturer : la télé, la notoriété, la médiatisation, ça change un peu les choses, mais elles le méritent quand même.

 


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Crédit photos : Canal+

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