Ils aiment le ballon rond, vive les Bretons

Terre d’accueil de la Coupe du Monde féminine U-20, qui sert, en outre, de répétition à la Coupe du Monde 2019, la Bretagne a été choisie pour la passion de son peuple pour le ballon rond. Mais d’où vient cet amour ?

 

Satisfaite après le tirage au sort de la Coupe du Monde U-20 le 8 mars dernier, à l’opéra de Rennes, la vice-présidente Brigitte Henriques ne boudait pas son plaisir : « Je tenais aussi à saluer l’engagement de Noël Le Graët, qui a permis avec la FIFA que cette Coupe du Monde des moins de 20 ans ait lieu ici, en Bretagne ! On sait que les stades vont être remplis, il y a un très fort investissement des villes hôtes, de la région, des départements… On attend cet évènement avec impatience ». Car le choix inédit de la Fédération Française de Football, qui a décidé d’organiser la compétition dans une seule et même région, au lien du territoire entier comme cela se fait généralement, a surtout été possible grâce à un argument : celui autour de l’engouement que susciterait la compétition, du fait de l’amour des Bretons pour ce sport.

La Bretagne, terre de foot

« La Bretagne est une terre de football, qui vibre à tous les niveaux de jeu et de compétition, affirmait ainsi à sa suite la maire de Rennes, Nathalie Appéré (photo ci-contre). Je crois que chaque ville est très attachée à son club, et pour ma part je peux dire que le moral des Rennais va souvent en fonction des résultats du Stade Rennais au Roazhon Park (son stade), ou à l’extérieur. C’est dire si nous allons bien en ce moment ! », lâchait dans un grand sourire l’ex-députée, en référence à la 5e place actuelle des rouge et noir. Mais comment est venue cette passion ? 

Historiquement, rien ne prédestinait vraiment ce territoire à devenir l’un des bastions de la discipline, qui réunit un peu plus de 2 millions d’adeptes aujourd’hui dans l’Hexagone. « Cela s’est plutôt implanté au nord de Paris et en Normandie qu’en Bretagne à la base. Cela a pu jouer mais il faut relativiser ce paramètre », rembobine François Leyondre, sociologue du sport, et maître de conférence à l’Université de Rennes. « Je pense qu’on est la seule région, à avoir, dans chaque département, un club phare qui évolue encore en D1, ou qui a évolué au plus haut niveau », fait pourtant très justement remarquer Claire Guinemer, adjointe aux sports à la mairie de Saint-Malo, l’une des villes hôtes de la Coupe du Monde des jeunes. Que ce soit le Finistère (avec Brest), le Morbihan (avec Lorient), l’Ille-et-Vilaine (avec le Stade Rennais) ou les Côtes d’Armor (avec l’En Avant Guingamp), la Bretagne est remplie de clubs professionnels évoluant au plus haut niveau du foot français (Ligue 1 et Ligue 2), y compris chez les femmes, où Guingamp (D1), mais aussi Brest, Lorient, Saint-Malo (D2) garnissent l’élite. Et on loue souvent l’engouement provoqué par les rencontres de football à l’ouest. Certes, on moque parfois les supporters du Stade Rennais, mais cela fait plusieurs années que l’ambiance du stade du Roudourou à Guingamp est louée. Surtout par le taux d’affluence affichée dans l’antre de l’En Avant, aux 17 000 places souvent remplies quand la commune guingampaise ne compte… que 7 000 âmes.

 « Il y a une culture de la fête »

Outre le vélo, la Bretagne n’a pas non plus une grande tradition pour un autre sport, comme le rugby dans le Sud-Ouest, ou les sports de glisse dans les Alpes, ce qui explique aussi la place prise par le foot. « Il y a une culture de la fête, en Bretagne, ça c’est clair, pose Catherine Geguen-Gracie, adjointe au maire de Dinard en charge du sport. Et la fête c’est le foot, ou le foot c’est la fête, comme vous voulez ». Sa ville, qui n’a pas candidaté pour l’organisation de compétition, accueille toutefois régulièrement les équipes professionnelles de garçons, en préparation d’une compétition ou pour des entraînements. Bordeaux, Strasbourg, Châteauroux, Rennes… la liste est longue des clubs qui sont venus se réfugier à l’Hotel Novotel Thalassa de la ville, en plein front de mer. A l’Euro 2016, Dinard avait servi de camp de base aux Gallois… qui avaient atteint les demi-finales de la compétition. Un score historique pour cette nation, dans un environnement qui peut aussi être une des raisons de l’amour réciproque que se vouent le territoire et les footeux. « On a aussi une culture du bénévolat qui est très ancrée, décrypte Matthieu Jouneau, l’adjoint aux sports de la mairie de Dinan-Léhon. Ça donne l’envie de se retrouver ensemble et de partager des bons moments. Pas que dans le foot d’ailleurs. Vous prenez le festival des Vieilles Charrues (festival de rock), c’est juste le 2e plus grand festival de France. Il y a le festival de Bobital aussi, pas loin de Dinan, qui est un autre rendez-vous rock très prisé », raconte l’élu d’une autre des quatre villes organisatrices, qui précise : « En Bretagne, selon les chiffres du conseil économique social et environnemental de la région, on a 65 000 associations qui emploient 108 000 salariés, et on mobilise 550 000 bénévoles par an ». Pas mal pour une région de 4 600 000 habitants.

Rayon environnement, toujours, Claire Guinemer abonde : « Nous représentons un tiers du littoral de France, et effectivement ça permet de diversifier les pratiques puisqu’on y joue sur la plage l’été, au pied des immeubles l’hiver… Certes il pleut en Bretagne, mais il n’y a pas de neige l’hiver, donc c’est une pratique possible toute l’année ». Voilà comment expliquer en partie l’engouement pour le foot de la 10e plus grande région en termes de population, qui passe à la 4e place de ce classement quand on regarde du côté du nombre de licenciés, selon les derniers chiffres publiés par la FFF en 2015-2016 (avec 146 971 pratiquants, dont 6 116 féminines).

Les femmes représentent 24% des licenciés en Bretagne

« Le football s’est largement implanté en France parce qu’il est très vite arrivé en résonnance avec les valeurs de la population française, analyse François Le Yondre. Ce qui est mis en scène dans ces moments de football, et qui provoque à ce point-là un engouement populaire, c’est qu’il y a une sorte d’idéal méritocratique que l’on peut vivre en direct : Le plus riche ne l’emporte pas toujours, c’est celui qui se donne le plus. C’est très émotionnel, d’autant que cet idéal méritocratique, dans la vie, est toujours confronté à des obstacles, qui font qu’il ne se réalise pas forcément. Au contraire, dans l’espace sportif, on a l’impression que ça peut se faire, d’où cet engouement ». « Il y a aussi une forme d’engagement corporel désintéressé. En Bretagne particulièrement, où le travail agricole et ouvrier est très implanté, ça provoque un attachement très fort à cette culture du corps et de l’effort. Ce culte est célébré dans les pratiques sportives d’une façon beaucoup plus émotionnelle probablement qu’ailleurs », poursuit le sociologue. Une vision qui n’écarte, au contraire, pas les femmes du football.

Elles représentent 24% des licenciés en Bretagne, contre une moyenne nationale de 12,5%. Elles sont nombreuses à Vannes, par exemple à l’ASPTT, l’un des clubs de la ville, où on dénombre 75 filles pour… 4 garçons ! « Nous on a soutenu le féminin dans le sport, que ce soit dans le foot ou ailleurs du reste. On a fait des assises du sport il y a 3 ans maintenant, et on a rééquilibré un petit peu. On a valorisé le sport féminin, en soutenant financièrement les sections féminines créées dans les associations sportives ! », éclaire Michel Gillet (à droite, photo ci-dessus), adjoint aux sports de la ville de Vannes, où se dérouleront les demi-finales et la finale de la compétition. « On est dans une région où les filles ont moins peur de se faire mal. Faire du foot ce n’est pas que briser les « qu’en dira-t-on », c’est aussi accepter de jouer à l’extérieur l’hiver, dans des conditions difficiles, on se prend des coups… Donc c’est un sport qui n’est pas toujours confortable pour les filles », s’aventure à expliquer Claire Guinemer.

 « Au début, il y avait quelques moqueries »

Joueuse des années 80 jusqu’au début des années 2000, l’ancienne présidente de Saint Brieuc Isabelle Leboulch, affirme qu’« il y a toujours eu des filles dans les écoles de foot, puisque même à mon époque, on était deux dans un petit village de 4000 habitants ! Déjà, ils acceptaient déjà plus facilement les filles ». Le symbole d’une société plus avancée dans les rapports d’égalité hommes-femmes ? « On est connu pour notre ouverture, et l’ouverture c’est aussi dans la vie de tous les jours. Je crois qu’on n’a pas d’à priori. Bon après il y en a forcément un peu, mais moins qu’ailleurs sûrement », dixit Matthieu Jouneau, qui revendique, tous sports confondus 2677 licenciées sur 6239 pratiquants recensés à Dinan-Léhon, nouvelle commune créée en janvier, qui compte 15 000 habitants. Défenseure de l’US Saint-Malo, Mélanie Anger livre un récit pourtant plutôt similaire à d’autres joueuses ayant évolué, dans d’autres régions, au début des années 2 000: « Quand ils voyaient des filles, au début il y avait quelques moqueries, mais une fois qu’ils ont vu que je me débrouillais, ils m’ont accepté. Et puis comme j’étais par la suite avec eux en section sportive, ils me défendaient ! Parce que parfois, par rapport aux autres garçons, c’était un peu compliqué », se souvient la joueuse de 32 ans, qui a grandi à Cuguen. Le foot chez elle, c’est pourtant une histoire de famille, puisque sa mère et sa grande sœur y ont joué avant elle, comme le reste de la troupe. Passée par Saint-Brieuc, elle rassure tout de même : « Aujourd’hui les mentalités ont évolué ». Et la joueuse, arrivée à Saint-Malo il y a 5 ans et qui travaille comme assistante scolaire dans un collège de la ville d’embrayer : « On a un tournoi au collège, et une équipe de filles s’est créée. Et ils sont heureux de les voir jouer avec eux ».

« Ce qui est sûr c’est que c’est plutôt favorable à la Bretagne quand on compare au reste de la France, mais dans l’absolu, les chiffres restent excessivement bas, tempère François Le Yondre. Disons que, même si ça progresse, les possibilités pour une jeune fille de se mettre au foot restent faible », résume le socioloque, qui pointe trois axes pour développer ce point de vue : Le nombre de filles qui s’intéressent au foot, qui n’est pas nécessairement aussi élevé que chez les garçons, l’impact médiatique qui démocratise moins ce choix et, surtout, un manque de représentativité dans les instances sportives. Et ce dernier d’imager : « La dernière fois que j’en ai parlé, on était sur un plateau télé dans un colloque, et en fait à chaque fois qu’on parlait du foot féminin, on était plutôt d’accord sur la façon de le développer, mais on était exclusivement des hommes à en discuter ! On ne peut pas progresser sur la question comme ça. Peut etre qu’un jour on aura une présidente de la Ligue de football de Bretagne. Tout ça, c’est fondamental parce que c’est ce qui produit des modèles de socialisation qui rendent possible la pratique féminine pour les jeunes filles ».

« Si les U-20 font un bon parcours, ça donnera un bon élan aux A »

Des modèles, les petites filles de toute la Bretagne vont pouvoir en soutenir tout le mois d’août. Pour encore plusbooster la cote de la pratique chez les filles, selon Claire Guinemer : « De mai à juin 2016, on a organisé la Coupe du Monde de foot militaire, et on a quasiment triplé notre nombre de licenciées après. En 2015 elles étaient 51, alors que sur la saison 2017-2018 elles sont 139. 

Ce n’est pas dû qu’à l’organisation de cette Coupe du Monde, mais on pense que ça en était un des facteurs. Les Malois, qui plus est, sont venus assez nombreux voir ces matches ». La Bretagne va-t-elle porter ses Bleuettes au sommet, après deux échecs d’un rien ? Joueuse du cru, la Rennaise Camille Abily, ambassadrice de la Coupe du Monde U-20, et qui joue avec d’autres Bretonnes à Lyon (Eugénie Le Sommer et Griedge M’Bock), est impatiente. Après avoir effectué le tirage au sort début mars, elle disait ainsi : « Quand on voit les émotions qui ont pu être partagées, dans les petites vidéos de présentation lors de la cérémonie, on veut les vivre ! Et si les U-20 font un bon parcours, ça donnera un bon élan aux A ». La Bretagne, terre de la victoire des Bleues en 2019 ?

Tous propos recueillis par Vincent Roussel

Crédits photos : Ouest France / FFF / Vincent Roussel pour Foot d’Elles / Le Télégramme