Foot Chinois : Un avenir radieux ? (3/3)

Avec la volonté de retrouver le lustre de ses belles années, le gouvernement chinois et son président Xi Jinping sont à l’origine du renouveau du foot en Chine. Une décision qui dépasse le cadre sportif, mais qui donne de grandes ambitions à son équipe nationale, notamment. Et la France n’est pas étrangère à ce bond en avant…

 

 

 

Voir le premier épisode sur le foot chinois avec Elisabeth Loisel (1/3)

Voir le second épisode sur le foot chinois autour de la Chinese Super League (2/3)

 

Lorsqu’on l’a eu au téléphone, fin janvier, Gérard Prêcheur était tranquillement installé dans son appartement, pour une pause bien méritée au milieu d’un calendrier de dingue, avec des échéances administratives et sportives qui se succèdent depuis son arrivée le 8 janvier 2018 dans l’Empire du milieu. Il faisait un froid de canard, dans la province de Jiangsu, une ville côtière au nord-est de Shanghai : «C’est l’un des pires hivers qu’ils ont connu depuis des années ! Forcément cela arrive quand je décide de m’installer ici », en rigole le double vainqueur de la Ligue des champions avec les Fenottes. « Mais ça me rappelle un peu ma Lorraine natale », explique-t-il. Devenu le quatrième coach à représenter la bannière tricolore en Chine, il se réjouit des moyens matériels mis à sa disposition : « Le contexte professionnel est très bon, c’était aussi une des conditions pour que je vienne ici. J’ai insisté sur les conditions d’entraînement, on utilise le camp d’entraînement de la Province de Jiangsu, donc on a des bons terrains ! Là on a la neige, mais on a quand même un grand gymnase, une grande salle de musculation, on peut bien s’entraîner, c’est très intéressant ».

 

 Intreprètes, assistants et Xi Jinping

L’ancien coach de l’Olympique Lyonnais se félicite aussi des hommes qui l’aident dans sa tâche, et facilitent son adaptation : « Le staff présent est très bien, ils sont à l’écoute ! J’ai deux anciens pros qui connaissent bien le football, l’un est même un ancien international chinois. Ils sont très demandeurs sur le plan du savoir-faire que l’on a en France, dans le domaine de la formation, sur le plan tactique aussi, et moi je suis venu avec mon fils, qui avait déjà collaboré pendant 3 ans avec moi à Lyon », relate-t-il. Une donnée qui facilite l’intégration, tout comme le choix d’un interprète, « primordial » comme le rappelle Gérard Prêcheur.

« Ils commencent à faire ce qu’ils ont fait dans le foot masculin depuis quelques années, c’est-à-dire faire en sorte d’importer le savoir-faire européen ou américain dans leur foot. Et ils apprennent très vite, décrypte Sonia Souid, agent de Gérard Prêcheur qui l’a accompagné dans sa signature au Jiangsu Suning. Il y a deux ans, pour moi le foot féminin chinois c’était très loin. Mais j’ai été très agréablement surprise, par beaucoup de choses, notamment les moyens qu’ils mettaient dans le foot féminin chinois, et aussi par la qualité de certaines joueuses. Et ça, je ne suis pas la seule à le dire », promet l’agent. L’activité des grands groupes industriels chinois en faveur du foot féminin n’est, on l’a vu, qu’un reflet de l’investissement réalisé dans le foot masculin, même si, aux yeux du peuple chinois, l’équipe féminine est meilleure sur le plan internationale que son équipe masculine. Et si, au pays du ping-pong, du badminton, du basket et de la gymnastique, le football arrive aussi bien à prendre son essor, c’est surtout grâce à un soutien de poids : celui du président Xi Jinping.

 

 « Les professeurs convenaient du score pour épargner un match aux élèves »

Devenu président de la République populaire de Chine en 2012, celui qui est aussi secrétaire général du Parti communiste chinois possède, depuis son enfance, une passion vivace pour le ballon rond. Aussi est-il tout heureux lorsqu’il s’agit de faire coup double, en promouvant son sport sur le plan national. Car l’unité autour du football est d’abord un vecteur nationaliste très puissant, et pourrait, à terme, engranger des bénéfices importants (on est encore très loin du compte aujourd’hui). Le but est donc de relancer une nation plutôt bonne dans les années 90 et minée par des problèmes de corruption depuis une bonne décennie. Aujourd’hui encore, la Chine est la 70e nation au classement FIFA (derrière la Finlande, l’Arabie Saoudite ou même le Cap Vert), et 16e chez les femmes. Et pour accompagner ce mouvement, l’investissement des grands chefs d’entreprises chinois est souvent vu comme un moyen de s’assurer la sympathie de l’Etat.

En mars 2015, le gouvernement enclenche la vitesse supérieure avec la publication d’un « programme général de développement et de réforme du football chinois », avec en ligne de mire l’organisation du Mondial (masculin) d’ici 2030. Celui-ci impose notamment la pratique du football dans toutes les écoles du pays. Avec plus d’1,3 milliards d’habitants, l’importante réserve d’écoliers n’est pas négligeable. Surtout que jusqu’ici, le sport était carrément délaissé dans une ambiance où la compétitivité ferait presque peur : « Avant, dans les compétitions scolaires de football, il y avait des “matchs téléphonés” : les professeurs s’appelaient, et convenaient du score au téléphone pour épargner à leurs élèves un match », expliquait au Monde le chargé de communication de la Ligue de football scolaire de Shanghaï, Li Li, en 2016, avant de rappeler que si l’on éludait le sport dès le plus jeune âge, c’était surtout pour travailler… afin de battre l’école voisine aux tests.

 

Coopération de la FFF… et de Tony Chapron

Cet engouement a donc amené la fédération chinoise à faire appel au savoir-faire français, comme ont pu l’initier Elisabeth Loisel ou Bruno Bini avec l’équipe nationale féminine. En 2015, un « Mémorandum of Understanding » est signé entre la Fédération Française de Football, et son homologue chinoise. En 2016, la FFF, en partenariat avec la LFP, ouvre un bureau de représentation à Pékin. « C’est un accord qui fixe le principe de notre collaboration, dans le cadre de nos relations internationales. Nous en avons déjà signé avec plusieurs fédérations, comme les Etats-Unis, l’Inde, le Cameroun, le Qatar, Singapour et le Japon », énonce Romuald Nguyen, détaché dans le bureau de la FFF installé à Pékin, la capitale. Vu qu’on a ouvert un bureau ici c’est un peu plus concret qu’un simple bout de papier qui reste au fond du tiroir », raconte celui qui travaille à la fédération depuis 2008. Il poursuit : « on échange assez librement sur plusieurs aspects, sans avoir d’action de formation concrète », l’un d’eux, notamment, est l’arbitrage. C’est dans ce cadre que, chez les hommes, le championnat national a fait appel il y a quelques mois à un arbitre hexagonal, qui n’est autre que… Tony Chapron, aujourd’hui suspendu pour un geste devenu mémorable contre le Nantais Diego Carlos.

Mais le point le plus important reste l’échange de compétences entre formateurs tricolores et enseignants chinois. Depuis 2014 (date du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Chine), des séminaires ont régulièrement lieu. Dernier rassemblement en date, la formation de près de 240 enseignants venus de Chine, organisée par la Fédération Française du Sport Universitaire (FFSU) avec son homologue chinoise, la « Federation of University Sports of China » (FUSC). Ils sont restés près de deux mois, entre octobre et décembre dernier, dans des villes comme Aix-en-Provence, Bordeaux, Lyon ou Toulouse. « Notre critère de distinction, c’est de travailler avec des fédérations qui ont décidé d’écrire une belle histoire du football dans les années à venir », déclare Romuald Nguyen, chargé des relations internationales à la fédération depuis 2013, et qui rappelle la grandeur de l’enthousiasme envers le football dans l’Empire du Milieu.

 

Le Made in France plaît

En tout cas, du point de vue de bon nombre d’observateurs, ce coup de pouce est tout ce qu’il fallait dans un pays rempli de potentiel : « Dans la quantité, en travaillant bien, on arrive souvent à avoir de la qualité, décrypte Sonia Souid. Là, il faudrait vraiment ne pas avoir de chance pour ne pas sortir une ou deux joueuses, au minimum, dans les années à venir ». Des joueuses comme l’ancienne gardienne de l’OL, Wang Fei, connue d’une bonne partie des fans de ballon rond au niveau national, qui trimballe désormais ses gants du côté du Bayern Munich.

Pourquoi, dans le foot pratiqué par les femmes, choisir la France plus que d’autres, comme l’Allemagne par exemple ? « Ce qui est sûr, c’est qu’ils connaissent le niveau du championnat français, renseigne Romuald Nguyen. Quand on a deux clubs finalistes de la Ligue des Champions et que le coach qui remporte le championnat et la coupe chinoise c’est un entraîneur français [Farid Benstiti, avec le Dalian Quanjiann lors de sa première saison, en 2017, NDLR], la reconnaissance de notre savoir-faire est remarquée ». Au point même de chiper des joueuses ciblées par les clubs français. Ce fut le cas cet hiver avec l’achat de l’attaquante Malawite Tabitha Chawinga, convoitée par le PSG et qui a posé ses valises au… Jiangsu Suning. « Ça me fait sourire quand je parle d’elle parce qu’elle est super, nous confie Prêcheur. Comme je le dis souvent c’est un peu la petite sœur d’Elodie Thomis ! Quand j’ai découvert Elodie à Clairefontaine, elle avait 15-16 ans. Thabita Chawinga, elle, est plus agée, puisqu’elle a 21 ans, mais je retrouve un peu le même profil ».

 

 « On va voir comment cette sélection va évoluer jusqu’à la Coupe d’Asie »

Mais la figure de proue du foot chinois reste, on l’a compris, son équipe nationale. Remplaçant de Bruno Bini à la tête des « Roses d’Acier », l’Islandais Siggi Eyjolfsson sait que les attentes sont grandes. Ses filles doivent imiter les U20, qui viennent de se qualifier pour la Coupe du Monde qui aura lieu cet été en France. Pour cela il devra finir dans les deux premiers du groupe A, composé de la Jordanie, de la Thaïlande et des Philippines (voir ci-dessous), lors de la Coupe d’Asie des Nations (6 au 20 avril). « Il y a encore un gros travail à faire, au niveau de la sélection, de la formation. Ils ont raison de recruter du savoir-faire à ce niveau-là, estime Gérard Prêcheur. On va voir comment cette sélection va évoluer jusqu’à la Coupe d’Asie, mais en tout cas ils ont cette volonté de progresser », s’enthousiasme le coach, qui regrette de ne pouvoir toutefois disposer de ses internationales jusque-là : « C’est énorme autant de temps en sélection, cette année ils veulent aussi préparer les J.O. En tant qu’entraîneur à Lyon, je trouvais ça énorme que les joueuses soient mobilisées 100 jours par an, ce qui était le cas pour les Françaises, entre les stages et la compétition. Ici en Chine, c’est quasiment 200 jours ». Mais si ce travail payait dès le mois d’avril, il nous serait alors possible d’observer de nos yeux si la « Rose de Fer » a fleuri, en juin 2019…

 

 

 

 

Sauf mention, tous propos recueillis par Vincent Roussel

Crédits Photos : Getty Images / FFF / Capture d’écran Twitter ChinaWNT