Foot chinois : Elisabeth Loisel, la Genèse (1/3)

En 2007, Elisabeth Loisel, débarquée de l’équipe de France quelques mois plus tôt, s’exile à près de 10 000 kilomètres de l’Hexagone pour vivre une aventure une peu folle en Chine. Désabusée par le climat autour de la sélection asiatique, et l’ingérence des dirigeants de la fédération, elle quittera son poste 5 mois plus tard « à bout physiquement et psychologiquement ».

 

 

 

 

Comme il n’y a jamais de hasard dans la vie, c’est sur la route du retour de ses vacances, qu’Elisabeth Loisel nous a raconté, par téléphone, avec ce mélange pourtant pas si évident d’émotions et de détachement, un périple beaucoup plus improbable mené, il y a plus de dix ans, de l’autre côté du globe.

Lorsqu’elle s’engage, en octobre 2007, l’ex-défenseure de la VGA Saint-Maur a eu tout le temps pour réfléchir à l’idée d’un départ en Asie. Mise au courant par un contact sur place, qui lui annonce que la fédération souhaite un entraîneur européen, Loisel est à la recherche d’opportunités, alors que son mandat à la tête de l’équipe de France féminine a été stoppé brutalement quelques mois plus tôt. « Je savais qu’il y avait un bon potentiel sportif, se remémore-t-elle aujourd’hui. C’était un bon challenge à relever et moi ça me permettait de repartir d’une situation que je n’avais pas très bien vécue. Il y avait aussi l’envie de découvrir un autre football, et j’avais encore en mémoire les très bonnes performances de l’équipe chinoise à la coupe du monde en 1999 où elles étaient arrivées en finale, à Los Angeles, face aux Etats-Unis ».

 

La Chine au 7e ciel dans la cité des Anges

Car en matière de foot au féminin, la Chine a très longtemps fait figure de pionnier. Preuve de l’engagement du pays en faveur de la discipline, c’est lui qui organise la première Coupe du Monde féminine de la FIFA en 1991, en accueillantdouze équipes. La formation chinoise n’est pas fondamentalement mauvaise, loin de là, mais il manque quelque chose aux joueuses du pays, qui s’inclinent presque toujours face aux nations européennes et à l’ogre américain. Après une élimination en quart de finale sur ses terres, puis une quatrième place glanée en 1995 en Suède, la Chine connaît donc son apogée lors du Mondial américain de 99, avec des joueuses comme Liu Ailing ou Qiu Haiyan. 

Lorsqu’elles s’inclinent, sous les yeux du président Bill Clinton, 5-4 aux tirs au but, les joueuses de Ma Yuanan n’imaginent sans doute pas qu’elles n’accéderont plus jamais à ce stade de la compétition. Car lors de la Coupe du Monde 2003, elles sont à nouveau éjectées en quart. Pire, lors de l’édition 2007, encore organisée en Chine, l’attaquante Ma Xiaoxu et sa bande échouent une nouvelle fois à deux matches du titre.

 

A l’époque, Loisel remplace donc Marika Domenski-Lyfors, l’ancienne sélectionneuse de la Suède, débarquée après seulement 6 mois à la tête des « Roses de Fer », comme on surnomme l’équipe nationale chinoise. Le signe, déjà, que si cette sélection a bonne apparence, tout n’est pas rose lorsqu’on endosse le costume de berger du foot chinois. Car jusqu’à peu, l’équipe nationale était le porte étendard du foot au sein de l’Empire du Milieu, dépourvu de championnat féminin. « En fait tout était destiné à l’équipe nationale, donc elles étaient rassemblées en permanence, et après les clubs faisaient des petites compétitions- une sorte de tournoi national -qui avait lieu de temps en temps, se souvient Elisabeth Loisel. Moi c’était bien parce que ça me permettait de voir plusieurs équipes en même temps, mais rien ne remplace la compétition non plus ».

  

« Elles n’ont pas beaucoup couru ! »


Plus inquiétant, encore, celle qui a remporté la coupe du monde 2016 avec l’équipe de France militaire découvre une culture football proche du niveau 0. Lorsqu’elle parle de son groupe, Loisel raconte ainsi : « C’était des bonnes joueuses, techniquement dans les clous. Mais tactiquement, elles avaient beaucoup de retard ». Et Elisabeth Loisel de poursuivre : « Pour vous dire, un jour j’ai fait un entraînement tactique, à la veille d’un tournoi. Je mettais en place l’équipe, je ne les faisais pas beaucoup courir, tout simplement se déplacer, se coordonner, synchroniser le déplacement des unes par rapport aux autres, et à la fin le manager est venu me voir pour me dire : « Qu’est-ce qui s’est passé à l’entraînement ? », je lui ai donc demandé ce qui lui avait déplu, et il me répond : « Elles n’ont pas beaucoup couru ! ». « Elles faisaient peu de musculation, regrette aussi Elisabeth Loisel. Moi quand je suis arrivée les meilleures faisaient 30 abdos au maximum. En fait, on leur apprend à courir, longtemps ! Là-dessus elles sont meilleures que les Françaises. Mais elles ne font pas ce travail de puissance, de vitesse, qui sont des aspects moteurs du foot ».

  

A l’époque, elle ne se prive pas de souligner le retard pris par le foot féminin chinois, et est même un temps très populaire, mais le constat est simple. Ne venez pas parler de tiki taka, de 4-4-2 ou de bloc haut aux officiels de la fédé : Tout ce qui les intéresse alors, c’est de voir leurs joueuses se dépenser. « Ce qui est sûr c’est que c’est des bosseuses ! Elles ont cette culture du travail qu’on leur a inculqué depuis qu’elles sont toutes petites, dixit Loisel. J’étais même obligée d’en arrêter certaines qui avait des petits bobos à certains moments, et qui continuaient à travailler dessus malgré leur douleur », surenchérit-elle.

 

Pieds et poings liés

Cette différence de point de vue, fondamentale, s’ajoute aux attitudes très intrusives des dirigeants de l’Association de football de la République populaire de Chine (CFA). Au point d’écarter ceux qui se rapprochaient un peu trop d’Elisabeth Loisel et de son staff : « Au départ j’avais un manager jeune, qui s’était européanisé, avait fait des stages en Allemagne, était très ouvert et qui fonçait avec nous. Et puis en décembre, on part pour les fêtes, puis en revenant, il nous attendait à l’aéroport pour nous dire qu’on avait un autre manager qui là, ne correspondait plus du tout à l’idée que je m’étais fait de cette mission ». Zhang Jianqiang, c’est son nom, a en effet carte blanche pour prendre la décision finale par rapport à tout ce qui ne concerne pas le terrain. « On ne pouvait plus continuer, et on a tout fait pour qu’ils nous fassent partir », explique Loisel. La mauvaise volonté apparaît des deux côtés puisque, selon un témoignage recueilli à l’époque par Le Parisien, lors d’une rencontre perdue 3-0 contre la Corée du Sud, « les Chinoises issues de la province de Shanghai, dont l’entraîneur est un proche de Zhang, faisaient volontairement des passes à l’adversaire ».

Le temps presse à quelques mois des Jeux Olympiques de Pékin, en 2008, dont l’importance est aussi bien sportive que politique. « L’équipe féminine de football a de sérieuses chances de remporter une médaille olympique. Chaque dirigeant de la CFA essaie de la contrôler, afin de bénéficier des retombées. Loisel n’est qu’un bouc émissaire », explique alors Li Chengpeng, commentateur sportif chinois. Finalement, la neuvième place des Roses d’Aciers lors du tournoi de l’Algarve, en mars 2008, signera la fin de l’aventure chinoise d’Elisabeth Loisel, qui trouve un accord financier (estimé à l’époque à 80 000 euros) avec la fédération afin de rompre l’idylle de façon cordiale. Elle sera remplacée par Shang Ruihua, qui devient le huitième sélectionneur chinois en quatre ans.

 

« Le plus important : avoir un programme sur le long terme »

Revenue depuis à Clairefontaine, au département formation des entraîneurs, elle regrette la vision étriquée qu’il existait alors du côté du foot chinois : « Le plus important c’est d’avoir un vrai programme sur le long terme, et qu’ils acceptent de mettre en place ce programme parce qu’il y a du potentiel ». Une direction qui, semble-t-il, avec l’arrivée de plus en plus d’entraîneurs européens qui sèment les graines de l’apprentissage à toute une génération de joueuses, et l’implication, par exemple, de la FFF dans le foot chinois, semble peu à peu devenir la norme aujourd’hui… Ah et, au fait, lors des Jeux de 2008, la Chine s’est inclinée en… quart de finale.

 

 

 

Sauf mention, propos recueillis par Vincent Roussel

Crédits photos : Xinhuanet / Sipa