Anne-Laure Hamon : « Le foot féminin doit exploiter son identité, sans la perdre »

Anne-Laure Hamon est une jeune femme diplômée d’une École de Commerce et qui pratique le football. Mais elle ne se contente pas d’y jouer. Elle a en effet consacré son mémoire de recherche aux enjeux du financement d’une ligue professionnelle de football féminin en France.

 

 

 

Pouvez-vous, tout d’abord, nous parler de votre expérience pratique de la discipline, dans quel contexte et à quel niveau ?

 

J’ai commencé à prendre des cours de football en CM2, juste après le CM 98, dans un club à côté de chez moi. Nous devions être trois filles parmi les garçons. Ça a duré un an, car le club n’était pas forcément adapté à l’accueil de féminines. J’ai gardé en tête de jouer et m’y suis remise à mon entrée en École de commerce en 2008. Presque tous pratiquent un sport dans ces écoles, et les collectifs sont prisés, car ils permettent de créer des liens avec et pour les nouveaux arrivants. Les filles, notamment, choisissent souvent le Rugby ou le Football par envie de pratiquer des sports dont elles ignorent tout. J’ai donc joué un certain nombre d’années en universitaire, en football à 7, avec tournoi le jeudi. Au temps des césures, les périodes liées aux stages, il n’était plus possible de continuer dans ce cadre, les horaires n’étant plus adaptés. Je suis donc passée à la pratique en club. Je joue depuis trois ans pour l’ES16 à Paris, comme défenseure centrale.

 

 

Quel transfert de compétences peut être opéré entre le sport, et en particulier le football (féminin), et le monde de l’entreprise ? 

 

Je tiens le sport pour un moyen d’éducation « informel », on y acquiert beaucoup de compétences au niveau de l’esprit d’équipe et du principe de performance, le goût de l’effort, la volonté de se surpasser, comment se comporter dans un milieu social, dans un groupe. Des éléments directement transférables ensuite dans le milieu professionnel. Celui de l’entreprise est masculinisé, car fondé à la base par des hommes. Or, ces sports aussi. Les manières d’être et de penser développées dans le cadre sportif présentent des similitudes avec celui de l’entreprise professionnelle.

 

 

Quelle est votre activité professionnelle aujourd’hui ?

 

Je travaille depuis courant 2013 dans un cabinet de conseil en gestion de projets de transformation. La transformation peut impacter le système d’informations d’une entreprise, ses processus et son organisation, la gestion de ses collaborateurs. Nous aidons à définir, conduire et mettre en œuvre ces projets.

 

 

 

 

Votre mémoire de recherche portait sur les stratégies de création d’une ligue professionnelle de football féminin en France. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

L’idée est née après une interview à la FFF, qui réfléchissait à l’avenir de la D1, et notamment au déséquilibre né de la « professionnalisation » ou « semi-professionnalisation » de certaines forces, en général appuyées sur des clubs masculins pros. Comment gérer un championnat hétérogène ? Doit-on aller vers une structure professionnelle ou pas, voilà les questions de l’époque. J’ai tiré mon mémoire dans ce sens, et porté l’accent sur la thématique de la possibilité du financement d’une ligue pro par les entreprises… Passer par le biais de l’égalité professionnelle peut intéresser les entreprises à la recherche de solutions nouvelles permettant de l’accélérer afin d’être en conformité avec la loi. Le sport, par son lien avec les stéréotypes de genre, par la pratique ou l’intervention extérieure de sportives venant discourir de la motivation, de la recherche de la performance, etc., peut être cette solution.

 

 

Vous êtes donc partie du postulat selon lequel la Ligue « devrait » être entièrement professionnelle ?

 

Mon postulat de départ : si on veut faire évoluer le championnat féminin de D1, on ne peut plus rester dans une structure amateur qui ne peut réguler certains points, notamment sur le plan économique, ce qui, du coup, entretient une distorsion de concurrence entre les différents acteurs. Après, il y a peut-être un modèle particulier de ligue professionnelle à créer, avec des joueuses pouvant tout de même avoir un autre travail à mi-temps à côté, mais je ne suis pas entrée dans ce débat. D’où ma question : le « produit » football féminin professionnel peut-il aujourd’hui intéresser une entreprise dans le cadre d’un financement ? Et si oui, comment ? Cette question est née aussi de la constatation par beaucoup d’un cercle vicieux : peu de visibilité de ce sport, donc manque d’intérêt des entreprises pour le financer et, par conséquent, déficit de compétitivité de ce sport. J’ai donc mis en question la validité de ce cercle en me penchant sur le maillon « entreprise » de celui-ci. Ne peut-on changer la donne pour en faire un cercle vertueux ? La conclusion du mémoire était de dire tout d’abord qu’en posant ce postulat de cercle vicieux, on ne s’interroge jamais sur ce qui intéresse les entreprises, ni sur les raisons poussant à ce postulat. L’une de mes réponses était que ce schéma reflète le sport masculin, tout en visibilité. Mais pour le sport féminin, on peut dénicher d’autres chemins que cette unique visibilité.

 

 

En d’autres termes, le foot féminin doit trouver sa propre voie, s’émanciper dans son identité, sans chercher à copier le modèle masculin ?

 

Exactement. Le foot masculin est le standard pour toute une industrie, car le seul sport en Europe à avoir créé une économie professionnalisée d’une telle ampleur. L’erreur pour toute autre petite discipline sportive est de chercher à répliquer un modèle basé sur la visibilité. Le foot féminin n’aura jamais celle du foot masculin. Il faut donc aller sur un autre terrain et renverser le mode d’analyse. Et se demander en quoi le football féminin pourrait aider à satisfaire les besoins des entreprises, en échange de leur financement.

  

 

Quand vous parlez de financement, vous pensez au mécénat d’ordre philanthropique, ou au sponsoring qui a un but commercial ?

 

Surtout du sponsoring, car le mécénat n’attend effectivement pas de retour sur investissements de type commercial, même s’il n’est pas incompatible.

 

 

Ne craignez-vous pas que la discipline s’éloigne de son identité sportive pour une commercialisation et une recherche du profit dont on voit les ravages dans le foot masculin ?

 

Effectivement, très bonne question. Toute la dernière partie de mon mémoire était consacrée à ces risques liés à ce modèle économique, et notamment celui, très grand, de l’évolution identitaire qu’on a vue avec le foot masculin, mais aussi avec le Rugby depuis sa professionnalisation. La question, du coup, plus que celle de la perversion du système par l’argent, n’est-elle pas davantage comment prévoir et contrecarrer en amont cette perversion ? Puisqu’on part d’un système à construire, intégrons dans cette construction des indicateurs qui empêcheront un tel phénomène de se produire. Plusieurs actions pourraient être tentées : salary cap, obligation faite aux joueuses d’avoir un diplôme…

 

 

Que pensez-vous de la tendance à souhaiter une D1 composée quasi exclusivement d’équipes qui soient les sections féminines de clubs pros masculins ?

 

Je ne crois pas que cette solution soit forcément la bonne, elle pourrait menacer l’identité du foot féminin français liée à son Histoire. Je pense que l’Entreprise d’aujourd’hui peut justement être intéressée par cette identité propre au foot féminin qui a attiré l’attention avec des filles amateurs et combatives, réussissant au sein d’un monde essentiellement masculin. Il faut éviter qu’il ne devienne un sous-produit du foot masculin, fonctionnant sur les mêmes critères, mais en moins bien. Du coup, ça n’intéresserait plus les entreprises… Aujourd’hui, le foot féminin peut exploiter son identité, mais attention en la vendant à ne pas la perdre…

 

 

 

Crédits photos: Anne-Laure Hamon