Alessandra Bianchi : « Développer le foot féminin en Italie : Un cercle vicieux »

Alessandra Bianchi, la plus française des journalistes sportives italiennes, nous a apporté son double regard sur le football hexagonal et transalpin. Sous-médiatisation, manque d’intérêts, rejet… Les maux du football féminin sont nombreux en Italie. Quelles sont les raisons de l’indifférence à l’égard de cette discipline ? Quelles solutions pour y remédier ? Éléments de réponse sur Foot d’Elles…

 

Pouvez-vous présenter brièvement votre parcours professionnel dans le domaine journalistique ?

J’ai d’abord commencé à travailler pour le quotidien sportif italien Corriere dello Sport, mais c’est en France que j’ai fait mes premières apparitions à la télévision, notamment à Canal+ puis sur l’Equipe 21 en tant que consultante. Je suis également rédactrice pour l’hebdomadaire italien L’Espresso. Parallèlement à ça, je travaille aussi pour un magazine sportif appelé « Diesefoot », uniquement disponible sur Smartphones et tablettes. C’est une application consacrée au football, où vous pouvez découvrir des interviews, des reportages et bien plus encore.

 

 

Vous qui avez travaillé pour l’un des trois grands quotidiens sportifs italiens, pouvez-vous nous dire quelle place tient le football féminin dans les médias transalpins ?

Il faut bien reconnaître qu’en Italie, il n’y a pas beaucoup de place pour le football féminin. Je pense que c’est une question de mentalité et de culture du football, qui n’est pas du tout la même qu’en France ou en Suède par exemple. Lorsque l’on parle de football en Italie, on l’associe immédiatement aux hommes. Pour les Italiens, c’est une sorte de religion. Il y a le foot d’un côté, et tous les autres sports, comme la Formule 1 ou le cyclisme, qui passent bien après. La question du machisme entre peut-être aussi en ligne de compte,mais je ne peux pas l’affirmer. Ce n’est qu’une supposition, qui pourrait expliquer – en partie seulement – cette sous-médiatisation du football féminin en Italie.

 

Qui sont les véritables coupables de cette sous-médiatisation finalement ?

C’est délicat… Puisqu’en Italie il n’y a pas de réel intérêt pour la discipline, les médias n’en parlent quasiment pas. Par conséquent, les gens ne sont pas au courant de ce qui se passe dans le monde du football féminin et de ce fait, ils ne peuvent s’y intéresser. C’est une sorte de cercle vicieux. Lorsque je travaillais pour le quotidien Corriere dello Sport, nous n’accordions qu’une petite place au football féminin ; il y avait les résultats et les classements, mais rarement plus. Les rencontres du championnat de Série A ne sont diffusées que sur le web ou sur des chaînes locales. Lors du dernier championnat d’Europe en Suède l’année passée, sur 700 journalistes accrédités, aucun ne venait d’Italie… Cela témoigne bien du manque d’intérêt des médias italiens pour la discipline. Malgré tout, il faut quand même préciser que les matches de la Squadra Azzura lors de l’Euro suédois étaient diffusés chez nous sur Eurosport.

 

Faire jouer les équipes féminines en ouverture des matches masculins. Est-ce que ça pourrait être une solution pour rendre encore plus attrayant les rencontres des filles, selon vous ?

Oui ça pourrait être une bonne solution. A l’heure actuelle, avant le début des matches dans les stades, on propose de plus en plus de vidéos, de musiques et autres divertissements pour rendre l’attente moins longue. On voit même parfois des matches de jeunes, donc pourquoi ne pourrait-on voir des rencontres féminines ? Le public serait « obligé » de regarder et peut-être cela créerait-il un engouement pour la discipline, aussi bien du côté des supporters que des médias. Faire ceci occasionnellement pour de belles affiches de Série A féminine pourrait être un vrai plus, c’est certain.

 

 

Imaginons que la Squadra Azzura remporte la prochaine Coupe du monde au Canada en 2015. Pensez-vous que cela pourrait propulser le football féminin en Italie ?

Oui certainement, une victoire entraîne toujours un intérêt plus ou moins important pour une discipline donnée. Je pense évidemment à la victoire de l’Equipe de France lors du mondial en 1998. D’un seul coup, les gens qui n’étaient pas forcément passionnés de football ont commencé à s’y intéresser. Donc oui, une victoire aide toujours. Après, dans le cas de l’Italie, il faudrait revoir les bases. C’est-à-dire faire un travail de sensibilisation dans les écoles par exemple. Il faudrait donner aux jeunes filles encore plus d’opportunités de pouvoir pratiquer le football au collège, au lycée et même avant. A l’heure actuelle en Italie, c’est avant tout un problème de mentalité, plus qu’une question de moyens.

 

Ce problème est-il propre au football féminin ou bien tous les autres sports féminins « subissent » le même traitement ?

Il y a bien évidemment des sports pratiqués par des femmes qui sont mis en avant dans la presse sportive italienne. Je pense notamment au basket, au tennis ou encore au handball. Pendant les Jeux-Olympiques également, avec l’athlétisme ou encore la natation. Simplement, le football masculin tient une place tellement importante dans la société italienne qu’il est difficile pour les footballeuses de se montrer. Il y a vraiment un monde d’écart entre les deux facettes de ce sport. L’engouement pour le foot masculin chez nous est incomparable avec ce que l’on peut voir en France. A titre de comparaison, si l’on prend le journal Le Monde d’un côté et le quotidien généraliste italien Corriere della Sera de l’autre. Le quotidien français traitera du football sur une page, l’italien de son côté, traitera aisément le sujet sur deux ou trois pages.

 

Lorsque l’on regarde le palmarès de la Série A féminine, on ne retrouve pratiquement aucune trace des prestigieuses équipes masculines telles que le Milan AC, l’Inter, la Juventus etc. Comment expliquez-vous que ces clubs mythiques n’investissent pas davantage dans une section féminine ?

Comme à la base il n’y a pas de réel intérêt pour la discipline, les clubs préfèrent investir dans l’équipe masculine plutôt que dans une section féminine qui ne rapporterait pas forcément d’argent à ces grands clubs. Les questions des bénéfices et de la rentabilité entrent bien évidement aussi en ligne de compte. Comme dit précédemment, c’est un cercle vicieux. Les médias attendent que les clubs investissent, mais ces derniers attendent que les médias parlent du football féminin… Ajoutez à cela un public qui ne s’y intéresse pas vraiment, et vous voilà avec une discipline qui n’arrive pas à décoller alors qu’elle en aurait peut-être les moyens. Si rien ne change, je ne pense pas que le football féminin puisse se faire une place dans la société italienne.

 

 

L’Olympique lyonnais serait-il un exemple à suivre pour ces grands clubs italiens ?

Oui, bien sûr. L’Olympique lyonnais s’est, en partie, servi de la notoriété de l’équipe masculine pour faire connaître sa section féminine. Sur le site internet du club il y a une partie consacrée aux footballeuses, il y a des communiqués de presse les concernant, etc. C’est un vrai coup marketing réussi par les dirigeants du club emmenés par Jean-Michel Aulas. Un grand bravo à l’OL qui est un véritable exemple en matière d’investissement et d’engagement pour sa section féminine. Si le Milan AC ou la Juventus associaient davantage leurs équipes masculine et féminine, cela changerait grandement les choses, surtout du point de vue de la visibilité.

 

Pour conclure, j’aimerais revenir avec vous sur les récentes déclarations de Zlatan Ibrahimovic. Le Suédois a affirmé que l’on ne pouvait pas comparer les performances sportives des femmes avec celles des hommes. Qu’avez-vous pensé de ses propos ?

Selon moi, il a raison. Il est évident que l’on ne peut pas comparer les capacités physiques des hommes avec celles des femmes. Je n’ai pas trouvé ça choquant, ce n’était qu’un simple constat. Il a également dit qu’il avait beaucoup de respect pour les femmes, il n’y avait donc pas vraiment matière à polémiquer. Les médias, et je sais de quoi je parle, peuvent être très doués lorsqu’il s’agit de donner un message à moitié…

 

 

 

 

Crédits photos : milombardia.gazzetta.it, magliarossonera.it